Mulan, une bonne raison de se mettre au cinéma Hong-Kongais.

De quoi ça cause ?

Mulan est une jeune femme versée dans les arts martiaux qui vit avec son père dans un petit village de Chine, et décide de prendre sa place à l’armée quand celui-ci est appelé à combattre dans la guerre contre les tribus Rouran. Elle se fait passer pour un homme, et fait illusion à deux exceptions près, montant les grades de l’armée jusqu’à devenir un général respecté et aimé de ses troupes. Elle apprend cependant qu’épargner une guerre à laquelle son vieux père malade n’aurait pas survécu est bien plus traumatique qu’elle s’y attendait.

Ce qu’on en dit.

Affiche de The Great Wall (Zhang Yimou, 2016)
Parce que pour ceux qui ne savent pas, le cinéma Hong-Kongais / Chinois n’a pas attendu Matt Damon pour exister.

AH, vous aviez cru en voyant « Mulan » qu’on parlerait de la version de Disney, n’est-ce pas ? Après tout, il faut dire qu’en Occident, c’est souvent à peu près tout ce qu’on connaît de Mulan, avec bientôt un film en live-action toujours produit par Disney (prévu pour 2018). Certains savent qu’il s’agit d’une très ancienne légende chinoise que l’on trouve à l’origine dans un poème qui date d’avant le VIème siècle du nom de La Ballade de Mulan, et que celle-ci est à peu près aussi connue en Chine que Jeanne d’Arc ou Le Petit Chaperon Rouge (la deuxième fait plus partie de mes références, j’avoue) en France. Mais avez-vous déjà été jeter un oeil aux adaptations cinématographiques qui en sont faites en Chine ?

Jaycee Chan et Chen Kun dans Mulan (Jingle Ma, 2009)
Les deux seules personnes à savoir que Mulan est une femme sont son ami d’enfance Xiaohu, à gauche (joué par Jaycee Chan, le fils de Jackie, eh oui!) et Wentai, à droite (joué par Chen Kun)

Aujourd’hui donc on va parler de Mulan, réalisé par Jingle Ma et sorti en 2009. Celui-ci ne dépayse pas vraiment quand on connaît la version de Disney, puisque la trame est la même, et pourtant son propos diffère. Il passe tout d’abord très vite sur l’arrivée du Mulan dans l’armée, là où on aurait pu penser que c’était un point central ; elle s’intègre vite, se fait passer pour un homme sans problème, et elle est déjà capable de mettre une raclée à mains nues au neveu du commandant, puisque son père l’a entraînée aux arts martiaux. Le film se concentre surtout sur Mulan une fois devenue général des armées, les difficultés que ça implique, et sa relation avec ses troupes et en particulier avec Wentai. Ce n’est même pas tant pour parler des difficultés qu’elle rencontre en tant que femme dans l’armée que pour réfléchir sur ce que veut dire être un général tout court, de se lier à ses hommes et de les perdre pendant les batailles.

Zhao Wei dans Mulan (Jingle Ma, 2009)
Le film insiste cependant beaucoup plus sur les exploits de Mulan en tant que général que sur le fait que c’est en jouant le rôle d’une femme auprès du Danyu qu’elle a mis fin à la guerre.

Les ennemis de la Chine ici sont les tribus Rouran, des nomades qui pillent les villages de la province de Wei. Leur prince, puis Danyu (qui est le titre du dirigeant des Rourans) espère cependant pouvoir envahir la province et s’y installer, épargnant à son peuple de continuer à piller pour survivre ; mais il veut également éradiquer les peuples qui y vivent pour arriver à cette fin, et décide également d’épouser sa demi-sœur pour garder une lignée pure. Celle-ci rêve de son côté de devenir une princesse de Chine, en épousant l’un des princes, afin d’apporter la paix à leurs deux peuples. C’est seulement là dans le film que le genre de Mulan devient important, puisqu’elle revêt des habits féminins afin de s’infiltrer dans le camp Rouran et aider la princesse à réaliser ce projet. Le film montre ainsi que c’est bien parce qu’elle est une femme qu’elle a pu parvenir à faire cesser la guerre, quand bien même son mérite en tant que général est indéniable.

Mulan (1998)
Pas de Mulan déchirée sur sa personnalité comme chez Disney cependant. Chez Jingle Ma, elle assume totalement d’aimer se battre et d’être stratège tout en étant une fille parfaite pour son père. Cependant le film ne se passe que dans des décors désertiques, et cela pourrait représenter la stérilité de l’héroïne, qui est vouée à n’être qu’ « une fille aimante, [et] un joli général » (d’après les termes de son père)

C’est pour ça que je dis que ce film est pas mal si vous voulez une introduction en douceur au cinéma Hong-Kongais et Chinois : vous connaissez l’histoire. Plusieurs détails que l’on trouve dans la version Disney se trouvent également dans le film, entre l’un des soldats qui imagine son épouse, Mulan qui se baigne et a peur d’être démasquée, ou encore la ruse finale qui consiste à s’habiller en femme pour défaire l’ennemi et le retour chez elle sans demander plus de gloire. Si vous avez peur de sauter le pas parce que vous ne voulez pas vous retrouver en terre inconnue, mais que vous avez assez de goût pour éviter les films « asiatiques » destinés à un public spécifiquement occidental (voir la première image de cet article) c’est le moment.

Mise en garde cependant : ce ne sont certainement pas les plus beaux combats que vous verrez, que ce soit en bataille rangée ou en arts martiaux (pour ce dernier point, préférez Ip Man de Wilson Yip, avec Donnie Yen). Ce n’est pas non plus la plus belle mise en scène du cinéma Hong-Kongais, et si c’est ce que vous recherchez, préférez n’importe quel film de Zhang Yimou SAUF La Grande Muraille. Mulan reste cependant très agréable, a tout de même de bonnes idées de mise en scène, et l’histoire vaut le coup. Le montage pourra vous étonner de temps en temps (le monteur semble être très fan du fondu au blanc, et on a le droit à quelques flash-backs un peu déroutants), mais rien qui nuise à la compréhension. Et puis mince, c’est Mulan, n’essayez pas de me faire croire que vous ne trouvez pas le personnage un minimum badass!

Le film arrive quand même à être magnifique par moments, n’allez pas croire que Zhang Yimou a le monopole de la belle mise en scène.

Manon.


Crédit images

Zhang Yimou, La Grande Muraille, Universal Pictures, 2016.

Jingle Ma, Mulan, Starlight International Media Group, 2009.

Tony Bankcroft & Barry Cook, Mulan, Walt Disney Pictures, 1998.

Blow Out : l’artiste condamné à rester dans l’ombre ? (Brian De Palma, Blow Out, 1981)

Résumé :

Jack est ingénieur du son pour une petite société de films d’horreur érotiques. Il a beau savoir qu’il ne travaille que sur des projets au mieux médiocre, son métier lui suffit et il prend son pied à jouer avec ses bandes magnétiques pleines de sonorités étranges et farfelues qui lui servent à faire l’habillage sonore des longs-métrages sur lesquels il bosse. Pourtant, il ne va pas tarder à enregistrer un son que personne n’aurait jamais dû entendre et bientôt, il va être convaincu d’avoir été le témoin exclusif d’un meurtre que tout le monde s’évertue à faire passer pour un accident.


Ça faisait un petit moment qu’on avait envie de vous parler de l’un de nos réalisateurs favoris sur ce blog, j’ai nommé monsieur Brian de Palma. Si le nom du bougre ne vous dit rien, sachez juste qu’il était ami avec des individus comme Scorsese, Lucas, Spielberg ou encore Coppola, mais qu’il est également le réalisateur de films dont vous avez forcément entendu parler sans savoir qu’il s’agissait de lui, comme l’excellent premier Mission Impossible avec Tom Cruise, où le très bon Scarface dans lequel Al Pacino incarne le mafieux Tony « Jobar » Montana (en tout cas en vf).

Mais ce bon monsieur n’a pas fait que ça, et parmi la pléthore de petites pépites pas toujours assez connus qu’on lui doit, on en trouve deux qui sont parmi nos films favoris de tous les temps : l’incroyable Phantom of the Paradise (dont Manon sera obligée de vous parler tellement elle le vénère), et le non moins-haletant Blow Out, film du jour.

Brian de Palma et Nancy Allen
« Baerian » De Palma et Nancy Allen, à l’époque en couple.

Blow Out est un thriller tout ce qu’il y a de plus Hitchcockien : une tension dense, une réalisation brillante et une jolie jeune blonde en détresse (ici campée par Nancy Allen, que vous connaissez tous puisque vous l’avez forcément vu dans la trilogie originale Robocop !). De Palma est un grand fan assumé du Maître du Suspense et il réalisera plusieurs films très inspirés de ses chefs-d’œuvre. Le film du jour est l’un d’eux et c’est très certainement un des meilleurs thrillers qu’il nous ait été donné de voir.

Alors si vous voulez découvrir le magnifique métier d’ingénieur du son dans les années 80, si vous souhaitez plonger dans le milieu glauque du cinéma d’horreur-érotique, et que vous voulez voir John Travolta dans un film dans lequel il ne danse pas, Blow Out est le film pour vous. Mais comme ce serait criminel de résumer ce film à ça, voici d’autres raisons de le voir :

Brian de Palma et le voyeurisme au cinéma

Parler de Brian de Palma sans évoquer son sujet phare, ce serait comme décrire la recette de la mousse au chocolat, sans parler du chocolat. Comme tous les auteurs du 7e art, De Palma a des gimmicks : des thèmes et des ambiances récurrentes. Le plus important d’entre eux est sans aucun doute son obsession pour le voyeurisme, soit le fait de voir, sans être vu.

James Stewart dans "Fenêtre sur Cour" d'Alfred Hitchcock
Et comment le lui reprocher quand on sait qu’une autre de ses caractéristiques est son amour des références à Hitchock et que ce dernier traitait déjà de voyeurisme ?

Cette fois cependant, cette thématique est le cœur du film. L’intrigue démarre lorsque Jack est témoin d’un accident de voiture qui n’aurait dû avoir aucun témoin. Jack était au mauvais endroit au mauvais moment, et manque de bol pour lui et pour les personnages impliqués dans ce mystérieux accident, il a tout enregistré sur bande magnétique.

Mais si notre personnage principal est voyeur malgré lui, il est bien le seul à qui cela arrive. Lui, l’innocent, va bientôt réaliser qu’il vit au beau milieu d’un monde où tout ça est monnaie courante.  Sans trop en dire des détails du scénario, sachez que notre pimpant John Travolta va se retrouver confronté avec moult paparazzis du dimanche, journalistes de presse à scandale, présentateurs TV et j’en passe, qui seront tous plus ou moins intéressés par son enregistrement.

Jack enregistrant des sons pour son film d'horreur
Et encore, innocent il faut le dire vite. Même si ce n’était pas son intention première, Jack ne peut pas s’empêcher d’écouter une conversation qu’il ne devrait pas pouvoir entendre. Le voyeurisme est au plus profond de nous tous !

En effet, la victime de l’accident mortel était favori à une primaire américaine et était pressenti pour devenir le prochain président des Etats-Unis, et bien que tout le monde se mette d’accord pour dire qu’il ne s’agissait de rien d’autre que d’une malencontreuse sortie de route après une soirée trop arrosée, Jack prétend avoir enregistré un coup de feu, ce qui tendrait à prouver que l’homme politique a été assassiné. Pire, notre héros n’était pas le seul témoin du drame et un photographe aurait tout capturé sur pellicule. En associant les images à son enregistrement, Jack parvient à reproduire un petit film du drame sur lequel on devine effectivement un coup de feu.

Jake Gyllenhaal filmant un cadavre dans Night Call de Dan Gilroy
« Est-ce que vous pourriez mourir une deuxième fois… mais mieux s’il vous plait ? C’est pour BFM. »

Enivrés par la perspective de couvrir un scandale, certains médias tentent de s’approcher des deux hommes et les journaux relayant les photos se vendent comme des petits pains. La presse qui devrait être neutre est clairement intéressée par l’avantage concurrentiel que leur procurerait l’exclusivité de l’information sur ce soi-disant « accident ». Les médias, par leur amour de la part d’audience, sont prêts à dépasser les limites de la bienséance, cachant leur amour du morbide sous le couvert de la liberté de la presse.

Taper sur les médias, c’est pourtant trop simple, et ce n’est pas ce que fait Brian de Palma. Il faut comprendre que les journaux et autres chaines d’informations n’aiment pas la violence pour la violence, mais aiment tout naturellement ce qui leur apportera de l’argent. C’est parce que nous, simples quidams installés devant nos écrans, éprouvons une fascination répugnante pour le malheur des autres et ne pouvons pas détourner le regard des chaines d’informations en continue que celles-ci sont aussi nauséabondes.

La scène d'ouverture de Blow Out avec en premier plan un couteau levé pointant directement vers un policier qui tourne le dos à la caméra et qui regarde par la fenêtre d'un dortoire
Dès les premiers instants, De Palma nous fait voir à travers les yeux d’un tueur qui observe ses victimes sans jamais être vu. Sur ce plan, le voyeurisme est tellement poussé qu’on voit à son insu un homme en train d’observer à son tour deux jeunes femmes.

Nous avons un besoin d’images que nous ne devrions pas voir et De Palma joue avec ça en nous intégrant à son film, comme des acteurs de son univers. Blow Out commence sur le tournage d’un film que nous ne savons pas tout de suite être un tournage. Ce que nous voyons, ce n’est pas directement ce que la caméra de De Palma enregistre, mais ce que la caméra physiquement présente dans la diégèse (le monde dans lequel se passe le film) est en train d’enregistrer. Jack travaille comme ingénieur du son sur des petites productions d’horreur, et les premières scènes du film sont issues du tournage de l’une d’entre elles. Nous nous promenons alors avec la caméra dans un dortoir de jeunes filles. Nous sommes embarqués par le réalisateur qui nous force à voir ces femmes dénudées vivre leurs vies de jeunes adultes sans se douter de notre présence. Nous les observons par la fenêtre pendant qu’elles dansent, nous les voyons se laver nues ou se masturber dans le calme de leur chambre.

Brian de Palma, John Travolta et une partie de l'équipe du film regardant le rendu d'un plan.
Voir un film, ça n’est d’ailleurs pas seulement être spectateurs de l’intimité des personnages, mais également dans une moindre mesure de l’intimité de l’équipe qui a travaillé dessus. Qu’il s’agisse du réalisateur, du scénariste, du producteur ou des acteurs, tous y mettent beaucoup de leur expérience personnelle et comprendre un film, c’est comprendre un peu mieux chacun d’eux.

Ce que fait De Palma avec cette scène, c’est nous rappeler que les films nous dévoilent l’intimité de personnages fictifs et que dans les drames comme Blow Out, c’est le malheur de ces personnages qui nous divertit : un malheur que nous ne devrions pas voir. Finalement, le fait que nous soyons présents lorsque Jack assiste à l’accident, et que nous ayons autant de détails sur cette affaire que lui, fait de nous des témoins, ou des voyeurs, comme notre héros.

L’homme assis derrière son écran, confortablement installé dans son fauteuil de cinéma ou sur son canapé dans son salon, est un voyeur : il satisfait ses besoins en se nourrissant du vécu des autres. Le cinéma, à travers la caméra de De Palma, est un art pervers, et c’est cette ambiance unique et malsaine qui fait de lui un de nos réalisateurs favoris.

Assassinat de Kennedy
Pour de Palma, l’un des événements les plus marquants de sa génération est la mort en direct de Kennedy en 1963 et l’enquête bourrée de théories farfelues qui a suivi. Cette affaire inspirera notamment Blow Out et lui fera écrire une des meilleures répliques du très cynique Phantom of the Paradise « Un assassinat en direct à la télé nationale ? C’est du spectacle ! »

L’artiste, figure solitaire

Lorsqu’il assiste à l’accident, Jack n’a absolument aucune idée de tout ce qui se joue dans l’ombre, pas plus qu’il ne peut deviner quelles seront les conséquences désastreuses de son implication sur sa vie. En voyant la voiture quitter la route et couler à pic dans une étendue d’eau en contrebas, il abandonne son équipement et plonge sans réfléchir pour aider les occupants du véhicule. C’est à ce moment qu’il rencontre Sally, le personnage joué par Nancy Allen. Il parvient à l’extraire de la carcasse et à la remonter mais il est trop tard pour sauver l’homme politique qui était avec elle.

François Hollande à scooter
Et en même temps, vous seriez dans la même situation et vous devriez choisir entre sauver la vie de François Hollande et celle de Julie Gayet, c’est pas certain que vous feriez pas le même choix que Travolta… Comment ça il est trop tard pour faire des blagues sur Hollande ?

Cet acte va l’amener à rencontrer plusieurs proches de la victime qui lui expliquent qui elle était. Le plus grave selon eux n’est pourtant pas sa mort, mais bien le fait que Sally ait survécu car si la rumeur selon laquelle ce candidat idéal était décédé lors d’une virée adultère venait à courir, la réputation de leur parangon politique serait bafouée à jamais.

C’est la première fois que l’on réalise que Jack vit dans un monde plus grand que lui avec lequel il est en désaccord. Face à la révélation de l’identité de la victime, notre héros est d’abord assez neutre, le monde politique n’étant de toute façon pas un monde qui l’intéresse beaucoup. Pourtant, quand on lui dit de taire la présence de Sally, il ne comprend pas. Si le candidat avait une liaison avec la jeune femme, il n’y a aucune raison de cacher la vérité. On lui fait comprendre qu’il doit se taire à tout prix, ce qu’il finit par accepter surtout pour pouvoir rentrer chez lui plus vite, mais la scène se conclut sur une sorte de frustration.

Le lendemain, encore sous le choc de la soirée qu’il a vécu, il se repasse les enregistrements et c’est à ce moment-là qu’il entend pour la première fois ce qu’il identifie comme un coup de feu. La discussion sur l’importance de garder l’affaire secrète lui revient alors que la TV et a presse papier évoquent l’accident. Plus il y pense, plus Jack est convaincu que ce n’en était pas un et que les intéressés cherchent à faire taire l’affaire. Il s’engage alors dans une enquête méticuleuse pour tenter de prouver qu’il a bien entendu une détonation mais se retrouve confronté à un mur. Les gens avec qui il en parle lui rient au nez ou lui font comprendre que cela ne le regarde pas.

Un plan sur l'écran sur lequel est diffusé le film de l'accident
Avec toutes ces histoires de films dans le film, il devient assez évident que ce que critique De Palma, ce n’est pas vraiment la classe politique #SiVousVoyezCeQueJeVeuxDire

La lutte de Jack est alors la lutte d’un individu seul contre un système. Le personnage principal a une vision de la vérité qu’il tente de défendre face à un pouvoir qui ne la partage pas forcément. Jamais la menace n’est nommée. On devine en assistant à des scènes qui se déroulent dans le dos de notre héros qu’il y a effectivement eu complot mais que les événements sont allés plus loin que prévu et qu’il est maintenant important d’enterrer l’affaire pour éviter le scandale.

Sauf que refuse de se taire. Il veut montrer le monde tel qu’il est car il en a les moyens : il ne veut pas se conformer à la version idéale que souhaitent lui vendre les individus au pouvoir.

Cette vision, ce besoin de faire changer les choses, le fait que le personnage principal travaille dans l’industrie du cinéma… Normalement, si vous avez lu nos articles les plus récents et que vous vous souvenez des noms de ses camarades mentionnés en introductions, vous devinez où tout ça nous mène.

Steven Spielberg, Martin Scorsese, Brian De Palma, George Lucas et Francis Ford Coppola attablé tous ensemble lors d'un événement
Et c’est une nouvelle aventure du club des Cinq ! (alors oui, le Nouvel Hollywood ne se résume pas qu’à Spielberg, Scorsese, De Palma, Lucas et Coppola, mais cette photo est trop cool).

Brian de Palma a été l’un des acteurs du Nouvel Hollywood. Son œuvre a moins marqué que celles de ses pairs car il n’a jamais réalisé de films aussi marquants pour l’industrie qu’eux, mais sa filmographie reste emprunte des mêmes idées.

Blow Out est sorti en 1981, soit un an après la mort du mouvement avec la sortie de Raging Bull de Martin Scorsese et le film est beaucoup plus chargé en amertume que ne l’étaient les travaux de De Palma dix ans plus tôt (notamment Phantom of The Paradise dont la fin sanglante abrite tout de même une petite lueur d’espoir).

Jack est un homme coincé dans une routine qui l’ennuie et dont il aimerait sortir s’il en avait la possibilité. Cette affaire à laquelle il se trouve lié est l’occasion pour lui d’utiliser ses connaissances techniques pour faire progresser les choses sur ce qui lui semble important : la vérité.

Francis Ford Coppola sur le tournage d'Apocalypse Now
C’est d’ailleurs cette obsession pour le décors réel qui conduira Coppola puis Friedkin à leurs pertes respectives pendant la production d’Apocalypse Now et de Sorcerer.

Le film aborde assez souvent la différence entre les films et le vrai monde. Cette différence, c’était l’obsession du Nouvel Hollywood et de leurs modèles européens. Les réalisateurs de ces différentes nouvelles vagues avaient pour ambition de faire des films plus vrais, tournés dans la rue et s’adressant à un public qui ne se retrouverait pas dans le monde de fiction romancé des studios.

La lutte de Jack de faire prévaloir la vérité grâce au cinéma est celle de De Palma, et les institutions qui tentent de l’empêcher d’y parvenir ou pire, de récupérer son travail pour s’en servir à leurs fins, ce sont les studios de cinéma.

Un combat déjà perdu

Malheureusement, en 1981, date de sortie du film, les studios ont déjà rebondi à la révolution entamée dans les années 60 par Bonnie and Clyde et ont compris qu’en capitalisant sur un réalisateur, en lui donnant un minimum  les rênes et en investissant un maximum sur la communication, on pouvait créer des machines à générer de l’argent. On attribue la naissance du blockbuster à George Lucas avec Star Wars en 1977, mais on oublie trop rapidement qu’avant lui, Le Parrain (1972), L’Exorciste (1973) et les Dents de la Mer (1975) ont préparé le terrain en engendrant des recettes record, ce qui a mis la puce à l’oreille des studios. Lucas n’a fait que terminer de les convaincre en leur faisant comprendre qu’on pouvait en plus se contenter de viser les enfants pour leur vendre des jouets.

Luke Skywalker et Han Solo recevant une médaille des mains de la princesse Leïa à la fin de Star Wars IV
Parce que oui, désolé à tous ces gens qui prétendent que Star Wars c’est hyper sérieux : certes c’est un film d’auteur qui porte une critique sur son monde, mais c’est aussi un film qui, du propre aveu de son réalisateur, a été écrit pour un public de 8 à 12 ans. Cet aveu vaut aussi pour ses suites et prequels.

Blow Out a donc été tourné comme un aveu d’échec et si sa fin est aussi froide et tragique, c’est parce que comme Jack, De Palma doit apprendre à faire le deuil de ses espoirs de jeunesse. Le système est trop fort pour lui et il l’a battu à plate couture. Tout ce que peut faire notre personnage, c’est retourner à son quotidien morose, reprendre sa vie d’avant, et se contenter de la petite satisfaction de savoir au moins bien faire son travail.

Doc et Marty, personnages principaux de Retour vers le Futur
Certes, les années 80 ont été riches en plein de super films, mais ceux qui ont rapporté de l’argent sont principalement des bons divertissements, moins audacieux et provocateurs que les succès des décennies précédentes.

Finalement, le groupuscule mystérieux qui tire les ficelles depuis le début a gain de cause et Travolta ne pourra jamais divulguer leur secret. C’est exactement ce qui s’est passé lorsque les studios ont commencé à se faire à nouveau beaucoup d’argent en profitant de la popularité de certains de leurs réalisateurs avant de se débarrasser de ces derniers au premier échec. La machine était lancée et il suffisait de produire des films grand public chargés d’espoir et de fun pour faire des bénéfices. Adieux les Apocalypse Now et autre Sorcerer, ces gouffres à pognon. Bonjour Le flic de Beverly Hills et Ghostbusters. Tout comme Jack, les impétueux auteurs sont invités à retourner faire leurs films bien sagement dans leur coin. Ainsi, en dehors de quelques exceptions, la carrière de la plupart des grands noms de l’époque n’engendra plus aucune œuvre majeure à partir du début de cette décennie.

Gary Oldman dans le rôle de Dracula
Parce que tout cool que soit le Dracula de Coppola sorti en 1992, on est quand même super loin du niveau atteint par le Parrain.

Mais De Palma l’a encore plus en travers de la gorge que ça, car le grand final se déroule dans un contexte très particulier dans son film. C’est en pleine célébration du Liberty Day, une fête représentant les valeurs de liberté et de justice sur lesquelles sont bâtis les Etats-Unis, que Jack se voit dépossédé de tous ses espoirs. Le feu d’artifice en fond illumine la scène tragique des couleurs du drapeau américain, comme si la grandeur du pays n’était compatible qu’avec la souffrance de son peuple.

Nancy Allen appelant à l'aide devant un drapeau américain géant.
Exploiter la souffrance des plus faibles pour asseoir son pouvoir ? C’est comme ça que semblent tourner les Etats-Unis.

Le réalisateur envoie un message très fort car en se comparant comme il le fait à son personnage principal, il politise le mouvement du Nouvel Hollywood. La liberté, l’ambition et la capacité à créer un monde meilleur sont dans les mains des jeunes cinéastes dont il fait partie, mais les institutions leur bloquent la route et empêche à tout individu de vivre sa part de rêve américain. C’est un message assez proche de celui qu’on retrouvait dans Invasion Los Angeles.

Le tour de force de Blow Out, c’est donc de commencer en présentant les films comme des œuvres cyniques et froides, mais de retourner la situation pour faire comprendre que c’est encore un moindre mal à côté de l’horreur absolue de la réalité. Le quotidien dépasse la fiction et comme Jack, De Palma retourne à ses œuvres discrètes car parfois, mieux vaut faire profil bas que d’être au cœur de l’attention.

Encore une fois, Blow Out est un film qu’on vous recommande chaleureusement. Et si cet article n’a pas réussi à vous convaincre de le voir, sachez qu’il s’agit de l’un des très rares films où notre géant national Gérard Depardieu joue au comédien de doublage puisqu’il prête sa voix à Travolta. Et ça, c’est cool.

A gauche, John Travolta dansant dans Grease, à droite, Gérard Depardieu dans Danse avec les Stars
Blow Out, le charisme inné et le sens du groove… Je crois qu’on a assez de preuves pour pouvoir dire que Depardieu est notre John Travolta à nous !

Guillaume


Images :

Brian De Palma, Bow Out, Filmways, 1981.

Alfred Hitchcock, Fenêtre sur Cour, Paramount Pictures, 1954.

Dan Gilroy, Night Call, Paramount Pictures, 2014.

George Lucas, Star Wars, 20th Century Fox, 1977.

Robert Zemeckis, Retour vers le futur, Universal Pictures, 1985.

Francis Ford Coppola, Dracula, Columbia TriStar Film, 1992.

Randal Kleise, Grease, Paramount Pictures, 1978.

Tunnel – Le Billet du Mercredi

Un film sur un monsieur coincé dans un tunnel routier et sur la course contre la montre qui s’engage pour le libérer, ça vend pas forcément du rêve. On s’attend à voir un téléfilm catastrophe du genre à passer l’après-midi sur TF1 ou M6, sans grand intérêt quoi. Et pourtant, une fois de plus, le cinéma sud-coréen nous rend humble et nous montre que non, il n’y a pas que les occidentaux qui savent faire des films, et qu’une fois débarrassés des mauvaises habitudes que l’on a pris à toujours macérer dans les mêmes influences culturelles, on peut raconter une histoire pourtant ultra banale avec une approche vraiment nouvelle. Lire la suite de « Tunnel – Le Billet du Mercredi »

Wake in Fright : la vraie horreur de notre existence ? (Ted Kotcheff, Wake in Fright, 1971)

Résumé

John est un enseignant australien que l’Etat a envoyé faire ses premières années de carrière dans une école perdue au milieu du désert. Pour les vacances de Noël, le jeune homme a décidé de rentrer quelques semaines à Sydney où il espère retrouver sa petite amie. Il va pourtant réaliser que personne n’échappe à l’enfer de l’Outback.

Lire la suite de « Wake in Fright : la vraie horreur de notre existence ? (Ted Kotcheff, Wake in Fright, 1971) »

Bonnie and Clyde : Des gangsters pour sauver Hollywoood ? (Arthur Penn, Bonnie and Clyde, 1967)

Résumé :

Au début des années 30, alors qu’elle s’ennuie dans sa vie de serveuse dans un café, la jeune et jolie Bonnie Parker fait la rencontre de Clyde Barrow, un homme magnétique qui prétend survivre en pillant des banques. Les deux jeunes gens vont bientôt tomber amoureux l’un de l’autre et vivre une cavale sanglante à travers le sud des Etats-Unis, à mi-chemin entre héros romantiques et malfrats les plus recherchés du pays. Lire la suite de « Bonnie and Clyde : Des gangsters pour sauver Hollywoood ? (Arthur Penn, Bonnie and Clyde, 1967) »

Logan – Le Billet du Mercredi

Dans un monde où les bons films X-men sont en voie d’extinction, Logan, le plus célèbre des mutants au cinéma, a décidé de continuer son périple solitaire et c’est tant mieux ! Le célèbre Wolverine nous offre un chant du cygne dans cette dernière aventure en mode western. Accompagné d’un Charles Xavier à bout de souffle, il tente de faire quitter le pays à Laura, une enfant de 11 ans qui le renvoi à son passé tout en incarnant l’avenir des mutants. Lire la suite de « Logan – Le Billet du Mercredi »