Comancheria : l’histoire des Etats-Unis boucle-t-elle ? (David Mackenzie, Comancheria, 2016)

Résumé

Au beau milieu du Texas vivent Toby et Tanner Howard, deux frères dont la mère vient de décéder. Le ranch de cette dernière est sur le point d’être saisi par une banque locale chez qui elle avait été mise en hypothèque, ce que les frères refusent catégoriquement. Ils se lancent alors dans une folle série de braquages afin de réunir en quelques jours la somme due. La particularité de ces holds up ? Ils visent tous les agences de la banque qui menace de leur retirer leur ranch.

Le western est l’un des sous-genres du cinéma américain les plus emblématiques. Bien que certaines des plus grandes œuvres du genre aient été réalisées par des Européens (et je pense notamment  à Sergio Leone, réalisateur du chef d’œuvre Le Bon, la Brute et le Truand et du non moins génial Il était une fois dans l’Ouest), le western a contribué à ancrer solidement la mythologie américaine dans l’imaginaire collectif. Procurant à la fois action, aventure et réflexion sociale, les films appartenant à ce genre font généralement le plaisir des petits et des grands.

C’était en tout cas le cas des années 40 à 60 sous l’influence de John Ford et de ses comparses. Depuis, le genre semble avoir pris un peu la poussière. Il y eu certes quelques nouvelles pépites, comme Impitoyable de Clint Eastwood, ou True Grit de Joel et Ethan Coen, mais rien de vraiment neuf. Tarantino, fan devant l’éternel du divertissement cinématographique, s’essaya à deux reprises au genre, avec Django Unchained et Les Huit Salopards, mais tout bons que sont ces films, il y manquait à mon sens une vraie actualisation, il y manquait l’emprunte du XXIe siècle qui se trouve être un chapitre tout neuf de l’histoire des USA.

Hourra pour les films de cow-boys, 2016 vit la sortie du film qui allait me satisfaire. Non je ne parle évidemment pas du remake des Sept Mercenaires, mais bien de ce film qui ne fit pas grand bruit et qui sortit quelques semaines plus tard seulement : Hell or High Water, aussi dit Comancheria chez nous autres bouffeurs de baguettes.

C’est avec un plaisir non feint que je m’apprête donc à revenir sur ce petit bijou qui, bien qu’il ait les pieds solidement campés dans le passé, parvient à regarder l’avenir sereinement et montre que non, le Western n’est pas un genre dépassé car finalement, rien n’a changé.

Une nouvelle vague de protestation ?

Vous l’aurez compris en lisant le petit résumé tout au début de cet article, le film parle donc de la cavalcade de deux frères se retrouvant à braquer des banques. Assez logiquement, comme nos personnages principaux commettent des crimes, les antagonistes sont les représentants de la loi, et en particulier un Texas Ranger incarné par Jeff Bridges qui se lance à leur poursuite histoire de pouvoir partir à la retraite sur un dernier coup d’éclat.

Ce schéma est devenu un peu plus courant ces dernières décennies, mais il n’est pas sans rappeler celui d’un film dont on avait déjà parlé il y a quelques mois, à savoir Bonnie and Clyde. Ce film avait marqué son époque en proposant pour la première fois au spectateur de prendre parti pour des hors la loi, inversant ainsi le système de valeur : les gangsters représentaient l’espoir pour les jeunes de se prendre en main et de se créer son propre avenir tandis que leurs opposants représentaient l’Etat, la classe politique et tout le système qui en découle.

Toby, une cagoule de travers sur la tête, en train de braquer une banque.
Bien qu’on ne connaisse encore rien de nos personnages principaux, leur attitude un peu gauche nous fait comprendre que ce ne sont pas des criminels professionnels et créé un semblant d’empathie : impossible de les confondre avec des méchants.

On retrouve dans Comancheria la même inversion. La toute première scène nous montre nos héros en train de braquer une banque aux aurores. Le doute n’est pas permis, on sait immédiatement que les protagonistes ne sont pas des « gars biens ». Pourtant, contrairement à de nombreux films de gangsters, l’action de ces personnages est justifiée durant le film. Les éléments sont égrainés de façon suffisamment régulière pour que le spectateur saisisse les enjeux de ce qui est en train de se jouer. La mère des deux frères vient de mourir et la banque menace de saisir son ranch qu’elle avait pourtant légué à ses petits enfants (la progéniture de Chris Pine). Or de question pour les deux hommes de voir le système bancaire s’accaparer leurs seuls biens, ils décident alors de braquer les agences de ladite banque pour collecter la somme d’argent suffisante au paiement de la dette accumulée par leur mère et ainsi garder leurs terres. Le film nous présente la banque comme le grand méchant, et les braquages des héros sont un mal nécessaire : ils ne font que réagir à un environnement hostile.

Bonnie and Clyde, héros du film du même nom, face caméra et souriants
« Comme quoi, même si plus personne ne parle de notre film, on reste quand même une sacrée influence ! »

Tout comme Bonnie et Clyde, les frères Howard entrent en guerre contre un système injuste et oppressif. Cette fois pourtant, le film prend le temps de nous exposer le point de vue de leur antagoniste. Le spectateur participe ainsi à la traque qu’organise Jeff Bridges et il est évident que ses raisons sont également bonnes. Le vieux ranger ne réfléchit pas bien longtemps à ce qu’il doit faire : deux hommes enfreignent la loi qu’il représente, il doit les arrêter. Il est un ennemi de circonstance et sa mission n’a rien de personnel (en tout cas dans un premier temps). A cause de ces motivations un peu plus basiques, il est plus compliqué de s’identifier au personnage de Jeff Bridges.

Une fois de plus, les « méchants » sont donc de simples employés, des marionnettes d’un système qui saigne les citoyens. Qu’ils portent une étoile ou une cravate, ils représentent tout ce contre quoi luttent les frères Howard.

Si on admet que Comancheria ressemble effectivement à Bonnie and Clyde, est-ce que cela veut dire que l’on peut pousser le parallèle jusque dans le contexte dans lequel les deux films sont sortis ? Sommes-nous, tout comme en 1967, dans une période de stagnation qui appelle à une protestation des plus jeunes contres leurs ainés ? En ce qui concerne le cinéma, le système de production a trouvé une cadence routinière qui permet aux studios de s’assurer des entrées d’argent régulières et certaines, au détriment souvent de la prise de risque. Les institutions du 7e art sont plus puissantes que jamais, en Amérique comme en France, et il suffit de voir avec quelle colère les dernières productions filmiques de Netflix ont été accueillies par certais professionnels du cinéma pour comprendre que si l’argent ne va pas directement dans la poche des grands groupes, cela ne plait pas.

Une image du film Okja
Je faisais notamment référence à Okja, un film de Bong Joon-ho produit par la célèbre plateforme de streaming et dont la présence en compétition à Cannes avait agacé quelques grands noms du cinéma.

Cette époque de stagnation n’est pas sans rappeler celle qui vit sortir Bonnie and Clyde, film qui donna l’impulsion dont les réalisateurs avaient besoin pour créer le Nouvel Hollywood. Est-ce là le but de Comancheria : créer un nouvel Nouvel Hollywood ?

La contestation est un thème central du film. A mesure que l’on suit l’enquête de la police, on est amené à croiser le chemins de personnages tous hauts en couleur et n’ayant jamais peur de partager leurs opinions très variées. Beaucoup se plaignent de la façon dont les classes pauvres sont traitées par les institutions et finalement, le fait que celles-ci se prennent un retour de bâton via cette série de hold ups amuse une partie des habitants de la région. Ils voient dans ces braqueurs de nouveaux Robins des Bois. « Où est le mal à voler des voleurs ? » semblent-ils parfois vouloir dire.

Jeff Bridges assit dans un restaurant en compagnie d'une serveuse à qui il demande de rendre son pourboire.
Typiquement, les deux bandits croisent la route d’une serveuse à qui ils laissent sans broncher un généreux pourboire. Cet argent, c’est plus que ce que le « système » lui a jamais accordé en une seule fois, comment pourrait-elle bien réagir quand le shérif lui demande de le rendre car c’est une pièce à conviction ?

Le ranger qui représente l’Etat fait forcément face à une certaine hostilité des citoyens car le sentiment général est que les institutions ont cessé de représenté le peuple mais servent les puissants : un peu ce que ressentaient les premiers hippies dans les années 60.

Dans l’Ouest, rien de nouveau

L’idée de confronter deux époques, de les comparer pour finalement faire ressortir un paterne qui se répéterait n’est pas farfelue lorsqu’il s’agit de Comancheria. Si la ressemblance avec Bonnie and Clyde et ce que cela peut vouloir dire sur l’industrie du cinéma n’est peut-être qu’une interprétation de ma part,  le film ne s’en intéresse pas moins énormément au passé.

Un cavalier arrêté à côté du pick up du shérif, lui expliquant il faire fuir son troupeau de vaches devant un incendie de broussailles.
Les quelques scènes jouant ainsi avec le passé sont à la fois savoureuses et étranges. On croirait à l’anachronisme mais il n’en est rien. L’Ouest américain est une zone hors du temps.

L’intrigue se déroule au Texas, un état où le temps semble s’être arrêté tant les traditions paraissent y être restées fortes. La quête de nos anti-héros va les amener à côtoyer en de très nombreuses occasions des vestiges de la vie des pionniers et autres cow-boys. Rien de tout ça n’est filmé comme s’il s’agissait de quelque chose d’incongru, au contraire. D’après ce film, vivre au Texas, c’est avoir un pied dans le présent et l’autre dans le passé.

Ainsi, le chemin des divers personnages croise celui de vachers, forcés de mener leur troupeau à travers champs pour échapper à un incendie de broussaille totalement incontrôlable. Ils vont également croiser le plus naturellement du monde un homme à cheval dans une station-service. La scène du steak house servant depuis des décennies le même menu, au grain de maïs prêt, illustre sur un ton assez comique l’idée selon laquelle le temps s’est dilaté dans cette région du monde : rien ne change jamais.

Un autre détail qui semble gravé dans le marbre est le tempérament de feu des habitants de la région. Les texans sont représentés comme des rapides de la gâchette, prompts à se faire justice eux-mêmes. Ce trait de caractère, largement véhiculé par les westerns, pourrait être vu comme un cliché, mais le personnage de Jeff Bridges s’en amuse, comme pour appuyer le fait que non, on peut effectivement tomber sur des texans de ce style dans la vraie vie.

Jeff Bridges dans True Grit des frères Coen
C’est d’autant plus drôle que Jeff Bridges a repris le rôle de John Wayne dans True Grit, le remake de Cent dollars pour un shérif : le nouvel archétype du cow-boy ultime trouve la vérité encore plus poussée que la fiction.

Mais Comancheria cherche à apporter une réflexion sociale sur la vie dans le désert américain, et ce qui marque finalement le plus, ce n’est pas qu’on continue à porter des stetsons et à monter des chevaux, mais plutôt qu’on continue de vivre dans l’Ouest américain de la même façon qu’on y vivait 150 ans plus tôt.

Gary Bond en PLS perdu en Australie
Une thématique en commun avec l’un des tous meilleurs films dont on ait parlé sur ce blog, c’est forcément un bon point.

La plupart des résidences que l’on aperçoit sont des maisons vétustes, souvent poussiéreuses et parfois bricolées avec les moyens du bord. Les façades des bâtiments sont passées et les rues des villes sont désertes, la faute à la forte chaleur qui tape toute la journée. La pauvreté évidente des habitants de la région marque le spectateur. On n’est plus très loin de l’enfer représenté par Bundanyabba dans  Wake in fright  où les habitants se retrouvent finalement piégés dans leur ville pauvre, sans aucune possibilité de s’en sortir légalement.

La seule chose qui semble faire vivre la région, c’est encore une fois l’exploitation des terres. La seule différence réside dans le fait que l’or jaune a été remplacé par son équivalent noir, mais en dehors de ça, la découverte d’un nouveau filon entraîne moults spéculations et son exploitation créé inévitablement une inégalité nauséabonde où les très riches sont voisins des très pauvres.

Ce léger décalage, ce passage de l’or au pétrole, peut avoir l’air de rien mais c’est en réalité ce détail qui nous emmène tranquillement vers notre dernière partie. Certes les choses sont restées les mêmes dans cette région où le temps ne s’écoule plus, mais elles se sont tout de même modernisées.

Le mythe revisité

Loin de nous proposer la sempiternelle histoire des cow-boys contre les indiens, Commancharia puise donc visiblement dans  l’histoire (du pays comme du cinéma) mais s’en sert pour raconter quelque chose de complétement actuelle. Une scène en particulier sert à faire le pont entre le passé et le présent, et semble confirmer qu’aux Etats-Unis, comme partout ailleurs, l’héritage bienheureux ou non des siècles écoulés continu de peser sur les citoyens. Cette scène, c’est celle du casino.

Venus blanchir leur argent et se détendre un petit peu avant de se lancer dans les derniers braquages, Tanner fait la connaissance d’un joueur de poker comanche peu commode. La tension monte un peu entre les deux hommes et Tanner ayant un certain goût pour la provocation, nargue son compagnon de jeu. Celui-ci lui explique alors ce que signifie « comanche » : « ennemi de tous ». A cette réflexion, Tanner lui apprend alors que cela fait de lui un « comanche » aussi.

Ben Foster en plein duel de regard avec le comanche dans un casino
Non seulement ce dialogue est ultra crucial dans ce que le film veut développer, mais il se permet en plus d’être tellement bien joué que c’est peut-être mon moment préféré de tout le film.

Bien entendu, le rapport conflictuel entre l’homme blanc et l’indien renvoie directement à la conquête de l’Ouest et aux guerres violentes qui ont eu lieu lorsqu’il a s’agit de prendre leurs terres aux tribus locales. On évoque avec cette scène le fait que si les blancs s’autorisent à faire les malins comme Tanner, c’est parce qu’ils ont du sang sur les mains. Mais la remarque du braqueur qui prétend être lui-même un « comanche » décale cette histoire de conquête des terres. Dans cette nouvelle guerre qui se joue, il fait partie de ceux qui se battent pour garder leur territoire face à un envahisseur tout puissant.

Evidemment, c’est tout le propos du film, les riches rachètent de grès ou de force les terres des plus pauvres à travers des opérations financières conçues pour servir leurs intérêts. Comancheria traite d’une nouvelle conquête de l’Ouest : celle qui se fait au détriment de certains américains eux-mêmes.

Robert Carlyle en cannibale fou dans Vorace
C’est tout de même la deuxième fois sur ce blog que nous parlons d’un western ayant pour toile de fond le fait de se développer au détriment du plus faible . C’est peut-être un thème plus courant qu’il n’y parait chez les cow-boys.

Comme je l’évoquais en deuxième partie, l’or est remplacé par le pétrole, mais la symbolique est toujours la même, et les ponts entre les deux époques (eux aussi traités dans la partie précédente) ne font que renforcer le fait que l’histoire se répète.

Pire, le fait que les Etats-Unis se soient retourné contre leurs propres citoyens semble illustrer que le pays, bâti en partie sur l’injustice, ne sait pas procéder autrement. Malgré ses idéaux, c’est comme si la violence était gravée dans son ADN. Ce n’en est que plus visible durant le climax qui consiste en une immense traque bourrée d’arme à feu et qui se paye même quelques explosions et autres décès. Ce climax, on le sent venir de très loin, et on n’est pas surpris de réaliser que les héros ne s’en sortiront pas forcément comme ils le souhaiteraient. Avec un pays comme les Etats-Unis, le bain de sang n’est jamais loin.

Toby et Tanner, attablés dans un diner, en train de discuter de leurs braquages
De façon très lucide, Tanner annonce à son frère qu’ils n’ont aucune chance de s’en tirer, mais qu’il a accepté tout de même de s’embarquer dans cette série de braquage pour sa famille.

Le film parvient donc à conserver une thématique classique de Western tout en l’intégrant à une problématique on ne peut plus contemporaine, et c’est en ça qu’il est génial. Il est l’un des meilleurs exemples de cinéma vraiment actuel qui m’ait été donné de voir ces dernières années. Beaucoup de gens (nous compris) se plaignent souvent du manque de renouveau, du fait que les films qui marchent soient principalement des suites ou des remakes, comme si les studios et les spectateurs étaient coincés dans une sorte de nostalgie étouffante. Mais au milieu de ce sentiment d’enfermement, il existe encore quelques petits films qui marqueront peut-être les générations futures parce qu’ils représentaient finalement plutôt bien le début du XXIe siècle. Comancheria en fait clairement partie, et ce serait une erreur de passer à côté plus longtemps.

Guillaume


Images :

David Mackenzie, Comancheria, Wild Bunch Distribution, 2016

Arthur Penn, Bonnie and Clyde, Warner Bros.-Seven Arts, 1967.

Bong Joon-ho, Okja, Netflix, 2017

Joel et Ethan Coen, True Grit, Paramount Pictures, 2010

Ted Kotcheff, Wake in Fright, United Artists et Drafthouse Films, 1971

Antonia Bird, Vorace, 20th Century Fox, 1999.

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