Tunnel – Le Billet du Mercredi

Un film sur un monsieur coincé dans un tunnel routier et sur la course contre la montre qui s’engage pour le libérer, ça vend pas forcément du rêve. On s’attend à voir un téléfilm catastrophe du genre à passer l’après-midi sur TF1 ou M6, sans grand intérêt quoi. Et pourtant, une fois de plus, le cinéma sud-coréen nous rend humble et nous montre que non, il n’y a pas que les occidentaux qui savent faire des films, et qu’une fois débarrassés des mauvaises habitudes que l’on a pris à toujours macérer dans les mêmes influences culturelles, on peut raconter une histoire pourtant ultra banale avec une approche vraiment nouvelle.

Jeong-soo coincé dans sa voiture et au téléphone
« Bonjour, je suis Jeong-soo, commercial chez Kia Motors, et je le répète car ce que semble vouloir dire le film, c’est qu’en Corée du Sud, le rôle que tient un individu dans la société fait partie intégrante de son identité. #StartUpNation »

Tunnel retrace donc l’histoire d’un jeune père de famille, commercial chez Kia Motors, qui rentre de voyage d’affaire pour aller fêter l’anniversaire de sa toute jeune fille de 5 ou 6 ans. Malheureusement pour lui, son trajet en voiture l’oblige à passer dans un tunnel routier qui s’effondre sur sa tronche, le bloquant littéralement sous une montagne de gravats. Le film va alors suivre trois personnages : ce bon monsieur coincé dans la voiture, le responsable de l’équipe de secouristes locale, dont le seul rôle est de faire sortir notre héros, et la femme dudit héros qui fait le déplacement jusqu’au lieu du drame et qui doit gérer la pression médiatique de l’événement.

En y réfléchissant, il n’y avait pas beaucoup de façon de traiter le sujet. Le plus simple aurait été d’engager une course contre la montre, de faire s’enchainer les retournements de situations, chacun représentant un nouveau péril pour notre personnage principal. Le film aurait ressemblé à un divertissement un peu creux mais sympatoche, un peu comme pourrait l’être Gravity. C’est pourtant tout l’inverse que va chercher à faire le réalisateur Kim Seong-hoon.

Oh Dal-soo incarnant le chef des secouristes
« Oui bonjour, ici Dae-kyeong, le chef des secouristes. C’était pour vous dire que l’auteur de cet article déteste Gravity et qu’il considère que ce n’est pas un film mais tout juste une démo technique hyperactive qui ne laisse pas un instant de répit au spectateur pour ne pas lui laisser le temps de réaliser qu’il ne regarde rien d’autre que du vide. Bisous. »

Le temps s’égrène très lentement dans son thriller. La caméra s’autorise très peu de mouvements à l’intérieur du tunnel, pour filmer l’écrasement de Jeong-soo, notre victime, et on est véritablement avec lui, incapable de se faire la moindre idée du temps qui passe. C’est en tout cas vrai pour les parties qui se concentrent sur son expérience car s’il est au centre de l’histoire, il partage la vedette avec sa femme et le chef des secouristes. Là encore, on apprend cependant à les connaitre, plus comme des êtres humains que comme des fonctions. Le secouriste a une responsabilité certaine car il doit sauver cet homme à tout prix. La femme doit supporter le chagrin tout en faisant bonne figure pour la presse qui rive ses caméras sur son visage quoi qu’elle fasse, où qu’elle aille. Le film est ultra intimiste et prend le temps de se concentrer sur ces trois personnages. Il créé une empathie très forte entre eux et le spectateur et nous implique plus par notre humanité que par un sentiment d’adrénaline facile à provoquer quand on connait un peu les codes du thriller.

Bae Doona, l'actrice incarnant la femme du malheureux héros, assise seule à table devant sa nourriture.
Se-hyeon, la femme de notre malheureux héros, parait ne pas supporter de se sentir inutile lors de l’opération de sauvetage. Elle décide assez vite de préparer les repas des ouvriers, mais ses intentions ne sont pas bien claires et on a l’impression qu’elle fait ça autant pour s’occuper que parce qu’elle pense qu’il est de son devoir de servir ceux qui aident son mari.

Mais le fait de s’intéresser à ces personnages permet également d’apprendre à partager leurs pensées, ce dont Kim Seong-honn profite pour établir une critique de la société Sud-Coréenne qui partage tout de même de nombreux éléments avec la société occidentale. La pression sociale mise sur les travailleurs coréennes est dénoncée tout au long du film. Le fait que les individus ne paraissent exister que pour servir leur nation poussent certains d’entre eux à bout et ils finissent par mal faire leur travail, ce qui entraine inévitablement un effondrement (lol) du modèle qu’ils défendent.

Ainsi, les secouristes doivent composer avec le travail bâclé de l’entreprise de travaux qui a créé le tunnel. Nouvellement ouvert, il a été réalisé à la va-vite, comme la plupart des structures similaires de la région, afin de contribuer à un plan de redynamisation de la province. Les normes de sécurités n’ont pas été respectées et les plans du tunnel ne sont pas forcément toujours précis. La classe politique s’approprie évidemment l’évènement et assistée de la presse dont le voyeurisme malsain ne connait aucune limite, la ministre organise une opération de sauvetage d’ampleur nationale, comme pour éviter le scandale et s’attribuer le mérite de la survie éventuelle du héros avant que l’opinion public ne réalise que c’est sans doute l’incompétence du gouvernement qui a amené à la catastrophe. Enfin, la presse couvre l’évènement avec un zèle écœurant, les journalistes se battant presque pour avoir l’exclusivité du premier entretien en prime time avec la seule victime connue.

Une équipe de journalistes en train de couvrir l'événement
Le film s’autorise une critique facile mais assez juste de la presse qui couvre le drame comme un spectacle pour faire de l’audience. Les journalistes comme les téléspectateurs vivent l’événement à distance, les yeux rivés dans leurs caméras ou sur leurs moniteurs. Le voyeurisme des médias est adressé, mais également celui du cinéma car l’information, comme un film, est tournée en spectacle et pour l’individu assis devant son écran dans son petit quotidien tranquille, il n’y a pas beaucoup de différence.

Tout ceci a pourtant un coût, et cela, Se-hyeon, la femme de Jeong-soo, va l’apprendre. A mesure que les chances de retrouver son mari vivant diminuent, elle se voit harcelée par de plus en plus d’individus qui n’ont aucun intérêt à continuer les recherches. La question qu’adresse le film est la suivante : dans notre monde où tout se compte en dollars, à combien estime-t-on la vie d’un être humain ?

Devoir réaliser en même temps que les personnages que la réponse à cette question nous échappe est absolument bouleversant. On ne peut que constater que, comme les héros du film, nous vivons l’allégorie de la caverne : nos priorités sont définies par ce que les médias, la classe politique et les entreprises nous disent du monde, mais nous avons complètement perdu pied avec l’essentiel, à savoir la vie. Les événements du film nous remettent face à ce qui est vraiment important, ce que je considère être un véritable tour de force de la part de Kim Seong-honn.

Le carlin qui sert de compagnon au héros
Heureusement, pour soulager les spectateurs les plus tendus, il y a un petit chien !

Le dénouement du film est un peu prévisible, mais c’est finalement presque une qualité car sans ça, le sentiment d’oppression de l’œuvre aurait pu être vraiment très malaisant. Plonger à ce point dans les pensées et les sentiments des personnages est quelque chose d’extrêmement difficile et ce n’est rendu possible que par une écriture et une interprétation absolument impeccables.

L’année 2016 avait été marquée par trois chefs-d’œuvre Sud-Coréen (The Strangers, Le Dernier Train pour Busan et Mademoiselle), l’année 2017 en compte déjà un. Si vous n’êtes pas claustrophobe, c’est définitivement un film à voir.

Guillaume.


Images :

Kim Seong-hoon, Tunnel, Showbox, 2016

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