Suspiria : de l’horreur italienne de toute beauté !

De quoi ça cause

Suzy, jeune américaine rêvant de devenir danseuse, vient d’arriver en Allemagne pour intégrer une prestigieuse école de ballet. Sitôt arrivée, la jeune femme va être confrontée à des phénomènes pour le moins étranges. Heureusement pour elle, elle rencontrera une élève fan de Scooby-Doo qui l’aidera à mener l’enquête !

Ce qu’on en dit

Sur ce blog, vous l’aurez compris, on parle de plus en plus de films avec un vrai sous-texte travaillé, des scénarios à plusieurs niveaux de lecture et des dialogues qui en disent souvent plus que ce qu’il n’y parait. Pourtant le cinéma ne se résume pas qu’à ça et si vous avez lu notre dernier article sur Mad Max : Fury Road, vous savez que le 7e art peut parfois se contenter d’être plus visuel ou sensoriel. Un film peu a priori sacrifier une intrigue complexe au profit d’une ambiance et pour peu que celle-ci soit immersive et parvienne à happer le spectateur, alors le tour est joué.

Le film d’aujourd’hui parvient exactement à faire cela. Comme on va le voir, l’intrigue de Suspiria n’est qu’un prétexte pour explorer l’univers que nous propose Dario Argento, le réalisateur italien à qui on doit ce film et qui est particulièrement fameux pour ses longs-métrages d’épouvante.

La première chose qui marque, alors que le film commence à peine, c’est évidemment la photographie.

Suzy, un couteau à la main, se glissant entre des draps éclairés de rouge et de bleu
Une bonne partie de l’ambiance est créée grâce à des draps sur lesquels sont projetées des couleurs. Ceci n’est pas sans rappeler les méthodes qui seront réutilisées par la suite par Coppola pour son Dracula.

Comme vous pouvez vous en rendre compte, le film est visuellement saisissant. Les décors en eux-mêmes sont déjà très réussis et on croirait être perdu quelque part entre un film de Wes Anderson et le Shining de Stanley Kubrick. Mais ce qui met ces détails en valeur, c’est l’éclairage très particulier de Suspiria. La lumière est rouge sang, l’ombre est d’un bleu nuit glacial et souvent, les couleurs se juxtaposent pour découper l’image avec une violence telle que le film n’a presque pas besoin de plus pour choquer.

Un plan de Suspiria comparé à un plan de Grand Budapest Hotel de Wes Anderson et à un plan de Shining de Stanley Kubrick
Que ce soit par le jeu sur les couleurs ou cette espèce d’inquiétante symétrie dans le plan, le style des trois réalisateurs me semble souvent similaire.

Je parlais plus tôt d’expérience sensorielle et comme souvent avec le cinéma d’épouvante, le film ne serait rien sans son thème principal. Celui-ci rappelle une boîte à musique bouclant sans fin, seulement perturbée de temps à autre par une voix spectrale semblant accuser une sorcière dont on ne sait rien. Cette mélodie, par sa simplicité, sa répétition et son ton, évoque l’enfance et ce n’est pas le seul élément du film qui va dans cette direction.

Suzy et ses camarades dormant ensemble dans une salle commune.
Suzy se plaint d’ailleurs de devoir dormir dans l’école, trouvant cela vraiment trop infantilisant pour des jeunes adultes.

Là où on pourrait reprocher à Dario Argento de filmer un script trop simpliste, on se doit de noter que cela sert en fait une envie du réalisateur. Les personnages, enfermés dans une école, sont régulièrement infantilisés. Les jeunes femmes sont traitées avec beaucoup de candeur, comme si elles n’étaient que de grands enfants. Elles se comportent d’ailleurs souvent comme telles : les dialogues sont un peu niais et le déroulement de l’intrigue a des allures de littérature jeunesse.

Les décors renforcent d’ailleurs cette allure et plusieurs salles et autres portes paraissent bien trop grandes pour ces femmes de taille adulte. Cela a pour effet de les écraser dans le cadre, de les diminuer et de les exposer à une menace qui leur est visiblement supérieure.

Jennifer Harper dans un décors trop grand pour elle
Ce côté oppressant des décors et le jeu des couleurs sous acide donnent souvent au film un air de trip anxiogène à la Alice aux Pays des Merveilles… si les derniers films avaient été anxiogènes…

La menace en question a d’ailleurs une fois de plus beaucoup à voir avec l’enfance car elle se trouve dans la peur elle-même.

Notez que je parle de « peur », mais il serait plus précis de parler de « phobies », d' »angoisses » ou de « superstitions ». L’irrationnel est l’ennemi dans ce film et alors que l’on apprend que le destin de l’école est intimement lié à celui de sorcières, le film nous enseigne que souvent, le surnaturel est lié à la faiblesse mentale.

Suzy découvrant que son peigne est plein de larves
Plusieurs fois, les personnages sont confrontés à des animaux (ici des larves) qui évoquent les phobies, donc l’aspect irrationnel de la peur. Dans certaines scènes, la lutte physique entre les humains et les bêtes (chien ou chauve-souris) peut même être  compris comme le rejet violent de l’instinct au détriment d’une sur-rationalisation de tous les événements, ce qui se termine hélas souvent mal..

Mais si le film nous lâche cette information, là, comme ça, il ne nous dit jamais comment la comprendre et c’est au spectateur d’en faire sa propre interprétation. La faiblesse est-elle de croire au surnaturel pour justifier ce qui échappe à notre compréhension où de chercher à tout rationaliser pour se protéger de ce qui nous est inconnu ? A force de vouloir toujours tout expliquer, l’esprit s’affaiblit et n’est plus prêt lorsqu’il est confronté à l’inexplicable.

Les frontières de la raison sont souvent explorées, notamment par Suzy. On la voit très souvent inconsciente ou assoupie, parfois dans un état entre le songe et l’éveil. C’est dans ces moments qu’elle est presque la plus lucide, comme si notre conscience bloquait certaines perceptions de la réalité. Le surnaturel flirte alors avec l’inconscient et on ne peut pas ne pas sentir l’influence des histoires de Lovecraft où la raison des personnages était souvent mise à rude épreuve.

L’aspect visuel du film et le manque de vraie consistance scénaristique prend alors tout son sens. Suspiria est une capture sur pellicule d’un cauchemar. Le film s’inspire de l’essence des rêves pour amener le spectateur dans une sorte de conte de fée gothique directement inspiré des histoires des frères Grimm (d’où le fait de placer le film dans la campagne allemande) et que ne renierait sans doute pas Guillermo del Toro, le réalisateur du Labyrinthe de Pan.

Blance-Neige fuyant dans la forêt
Une ambiance qu’on retrouvait dans les premiers Disney comme Blanche Neige, à l’époque où on donnait des leçons aux enfants en les abandonnant dans la forêt ! #GoodOldTimes

Le final confrontant Suzy à la sorcière n’est qu’une façon de filmer le personnage accepter l’inconnu pour grandir. Elle ne fait que deviner du coin de l’œil cette sorcière qui représente depuis le début une menace intangible, tout comme la phobie est tapie dans un coin de l’esprit. Mais notre héroïne lui fait face et la poignarde, détruisant le cauchemar et se libérant de cette ambiance infantilisante.

Finalement, confronter ses peurs, faire face à ses doutes et trouver le courage de les vaincre semble être la différence entre un enfant et un adulte. Tout ne peut pas être rationalisé, mais le fait de comprendre cette vérité et de l’accepter aide à préparer son cerveau au changement et à affronter ses épreuves futures.

Guillaume


Images :

Dario Argento, Suspiria, TF1 Vidéo, 1977

Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel, 20th Century Fox, 2014

Stanley Kubrick, Shining, Warner Bros. 1980

David Hand, Blanche Neige et les Sept Nains, Walt Disney Pictures, 1937.

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