Bonnie and Clyde : Des gangsters pour sauver Hollywoood ? (Arthur Penn, Bonnie and Clyde, 1967)

Résumé :

Au début des années 30, alors qu’elle s’ennuie dans sa vie de serveuse dans un café, la jeune et jolie Bonnie Parker fait la rencontre de Clyde Barrow, un homme magnétique qui prétend survivre en pillant des banques. Les deux jeunes gens vont bientôt tomber amoureux l’un de l’autre et vivre une cavale sanglante à travers le sud des Etats-Unis, à mi-chemin entre héros romantiques et malfrats les plus recherchés du pays.

Fin Février avait lieu la très attendue cérémonie des Oscars du cinéma. Toute la soirée, les plus grands noms d’Hollywood se sont succédés sur scène pour décerner ou recevoir des statuettes de petits bonshommes chauves et musculeux. Bien entendu, si le fait de recevoir une récompense lors de cette cérémonie est déjà un honneur, il est pourtant un prix que le public attend avec un peu plus d’impatience que les autres : l’Oscar du meilleur film.

Chris Pine et Ben Foster incarnant les deux frères gangsters Toby et Tanner Howward dans Comancheria
Fait que je trouve cocasse, Comancheria concourait justement dans cette catégorie, ce qui m’amuse car c’est un film qui, on le verra, partage énormément de points communs avec Bonnie and Clyde.

Cette année, le duo chargé de remettre la précieuse récompense était un peu atypique puisqu’ils s’agissaient des acteurs Faye Dunaway et Warren Beatty, lesquels ont beaucoup fait parler d’eux durant la soirée. Mais s’ils nous intéressent, c’est surtout parce qu’ils étaient présents à titre de commémoration pour célébrer les 50 ans d’un film majeur qui créa la polémique lorsqu’il fut lui-même nominé pour l’Oscar du meilleur film en 1967 : Bonnie and Clyde.

Pourquoi célébrer les 50 ans de ce film en particulier et pas ceux du vainqueur de l’époque Dans la chaleur de la nuit, ou encore de Le Lauréat, qui avait fait démarrer en trombe la carrière de Dustin Hoffman ?

Tout simplement parce qu’aucun de ces films n’était le bijou irrévérencieux et révolutionnaire qu’était Bonnie and Clyde. Ce film de gangsters retraçant les aventures romancées de deux des plus célèbres criminels américains fut le premier d’une nouvelle ère. L’âge d’or des studios Hollywoodiens était sur son déclin, et le réalisateur Arthur Penn, secondé du producteur et acteur Warren Beatty lui ont asséné le coup de grâce avec un film à contre-courant et moderne.

Le film, bien qu’ayant connu de nombreuses difficultés, fut un succès en salle et prouva aux studios américains que ce que le public voulait, c’était se réapproprier le 7e art. Cette époque vit la victoire temporaire des auteurs à Hollywood et modifia à jamais l’industrie du cinéma.

Bonnie et Clyde commettant un hold up
« Ceci est un hold up ! Que personne ne bouge ! On est venu tout casser à Hollywood pour repartir avec les petits bonshommes dorés ! »

Je crois que vous l’aurez compris, je suis heureux comme tout de vous emmener avec moi dans ce classique absolu qu’est Bonnie and Clyde, au commencement de ma période favorite de l’histoire du 7e art : le Nouvel Hollywood.

Les briseurs de chaînes

Bonnie and Clyde, c’est avant toute chose un film sur le fait de sortir du rang. Si jamais vous faites parties des ces hurluberlus qui ne connaissez par ce couple légendaire, même de nom, mais qui a en plus décidé de lire cet article en sautant l’introduction, sachez que les personnages principaux sont donc inspirés de vrais criminels.

Comme vous êtes bien évidemment des lecteurs assidus de ce blog et que vous connaissez absolument tous nos articles par cœur, vous vous souvenez certainement de la très rapide définition qu’on avait donné des criminels dans notre article sur Sorcerer. Les criminels sont des gens qui ont commis un acte interdit par la loi, la loi étant une règle ou un ensemble de règles qui régissent la vie en société. En gros, la loi est un code que les criminels ignorent.

Image du code pénal de Dalloz
Notez que je dis « en gros », mais pas du tout. Le droit pénal a été codifié pour de vrai !

Alors d’accord, les hors-la-loi sont des personnages récurrents au cinéma et jusque-là, Bonnie and Clyde ne semble pas si original que ça. Mais si je prends le temps de vous expliquer tout ceci, c’est parce que dans le cas très précis de ce film, le fond rejoint la forme, et le fait de s’intéresser à des gangsters a en fait été un prétexte pour l’équipe du film qui a ainsi pu briser quelques codes elle aussi.

Dans les années 60, encore plus qu’aujourd’hui, les studios étaient les rois d’Hollywood et les réalisateurs n’avaient qu’un pouvoir très limité. L’objectif, c’était de faire de l’argent facile, sans trop se prendre la tête, et le meilleur moyen de faire ça, c’est de produire des films avec des fins heureuses et si possible des histoires d’amour qui feront rêver les spectateurs. Seulement voilà, pour qu’une histoire d’amour fasse rêver qui que ce soit, il faut pouvoir se projeter, s’identifier aux personnages, chose que Penn et Beatty ont rendu particulièrement compliqué cette fois-ci.

Bonnie et Clyde s’échappant d'un braquage, hilares
Le couple semble ne rien prendre au sérieux, malgré la pile de cadavres qu’ils laissent dans leur sillage. Ce sentiment unique d’amour/haine que cela créé pour les personnage a par la suite inspiré de nombreux films, comme par exemple The Devil’s Rejects.

La romance au centre du film unit en effet deux malfrats, des individus que la société nous a appris à détester car ce sont des voleurs et des tueurs de sang froid pour qui tout semble n’être qu’un prétexte à s’amuser. La morale interdit aux spectateurs de trop s’identifier aux personnages et crée une distance malaisante. On souhaite bien entendu les voir s’épanouir dans leur histoire d’amour car c’est ce que le cinéma nous a appris à attendre d’une romance, mais on aimerait également voir le duo se faire capturer car c’est ce que notre éducation nous a appris à identifier comme juste.

Ce jeu sur le code de la romance challenge le spectateur et le place dans une situation inconfortable où ses repères sont changés. C’est d’autant plus violent qu’à l’époque, on attendait surtout des spectateurs qu’ils soient passifs.

Mais le jeu sur les codes du cinéma ne s’arrête pas là car Warren Beatty, producteur et acteur sur le projet, a décidé de s’en mêler. Connu pour sa belle gueule, Beatty joue de l’image virile associée aux stars masculines de l’époque. Impossible de réussir dans le milieu si on fait trop malingre, efféminé, ou pire, pas assez hétérosexuel.

Toujours pour faire un film jamais vu, l’équipe de Bonnie and Clyde décide alors de faire du personnage de Beatty un homme impuissant. Le personnage principal, incarné par un acteur ayant déjà une réputation de beau gosse, et étant impliqué dans la romance au centre de l’intrigue, est donc incapable d’avoir une érection, chose impensable à l’époque tant tout ce qui faisait référence à une sexualité “anormale” était tabou.

Dustin Hoffman regardant Mrs. Robinson remettre ses bas.
C’est pour cette raison également que Le Lauréat (déjà mentionné plus tôt) a tant marqué les esprits en 1967 : il raconte entre autres la relation entre un jeune homme venant de terminer ses études et Mrs. Robinson, une femme qui a l’âge d’être sa mère.

Enfin, dernier détail et pas des moindres, Bonnie and Clyde se permet le luxe d’être l’un des films les plus violents jamais réalisés à l’époque. Les échanges de coups de feu sont nombreux, comme dans beaucoup de productions américaines, mais Arthur Penn, en souhaitant marquer les esprits, a poussé le réalisme aussi loin que possible.

Là où les scènes de fusillades étaient toujours coupées, séparant ainsi en deux plans distincts le coup de feu de l’impact de balle, Penn décide de tout filmer sur de mêmes plans plus larges. Lorsqu’un policier se fait tuer, le spectateur voit donc non seulement le coup partir, mais également le projectile frapper la victime sans qu’il n’y ait d’interruption dans le mouvement entre les deux.

Justus D. Barnes tirant un coup de revolver face camera dans L'attaque du grand rapide (1903)
C’est notamment pour ça qu’au début du cinéma, les spectateurs prenaient peur devant à peu près n’importe quoi : ils n’avaient pas les codes. Ici, une image de Le vol du grand rapide (1903) où un homme tire face caméra, un acte de violence jamais vu dans un film qui a fait tourner de l’oeil à plus d’un.

Si cela peut paraître un peu ridicule présenté comme ça, il faut garder à l’esprit que le montage, en sa qualité d’élément unique au langage cinématographique, permet au cerveau du spectateur de distinguer la réalité de la fiction grâce à des pratiques assez codifiées. Ces codes, le spectateurs ne les comprend pourtant pas de manière innée, et ce n’est que parce qu’il est exposé à de nombreuses productions les utilisant qu’il va les intégrer inconsciemment.

Jusqu’à Bonnie and Clyde, le montage avait toujours été utilisé pour atténuer la violence au cinéma. En filmant en un seul mouvement le tir et la mort de la victime, Arthur Penn a non seulement joué avec la façon de filmer la violence, mais surtout avec la façon dont le spectateur la perçoit, ce qui a énormément dérangé les producteurs de l’époque.

Casey Jones se battant contre des ninjas du foot cland dans Ninja Turtles 2 (2016) dans une scène finalement assez peu violente car trop coupée.
Et la technique de la coupe est encore quelque chose de beaucoup utilisé à Hollywood pour atténuer la violence d’un combat. Ainsi, si vous prêtez attention au montage de vos affrontements préférés, il y a de fortes chances pour que vous réalisiez que le coup n’est jamais filmé. La caméra capture le mouvement qui mène à l’impact et l’image coupe. Elle reprend alors sur le mouvement juste après le coup. Nous n’y croyons que grâce au travail de l’ingé son qui, en calant le bon doublage au bon moment est capable de nous faire imaginer le coup.

Vous l’aurez donc compris, les interdits et les règles, l’équipe de production du film s’en contrefiche. Inspiré par la Nouvelle Vague française, Penn et Beatty sont bien décidés à faire un cinéma “contemporain”, quelque chose qui ne soit pas adressée aux vieux pontes des studios, mais aux jeunes qui vont au cinéma. Eux-même ne se reconnaissent plus totalement dans l’industrie du film. Ils souhaitent tout remettre à plat et repartir de zéro et plutôt que de tenter de filmer de simples acteurs, ils courent après le rêve fou de capturer sur la pellicule l’esprit rebelle des années 60.

L’esprit des années 60

Je sais que j’ai prétendu plus haut que le film était fait de façon à rendre l’identification difficile, et c’était le cas. Pourtant, elle n’est pas tout à fait impossible et une certaine partie de la population s’est reconnue dans les personnages représentés à l’écran : les hippies.

Là où Barbarella était une tentative approximative de représenter la libération sexuelle dans un film grand public, Bonnie and Clyde le fait beaucoup plus subtilement. Le film ne se contente pas de parodier grossièrement les idéaux des jeunes des années 60 en mettant des jeunes femmes nues dans chaque scène ou presque. Au lieu de ça, il prend le temps de comprendre les aspirations de ces jeunes et de les représenter d’un point de vue filmique.

La question de la sexualité est traitée principalement via le personnage de Clyde et son impuissance. Si la simple évocation de cette particularité représente déjà une avancée en soi, elle sert en fait de base au vrai traitement de la sexualité des personnages.

Gros plan sur le pistolet que Clyde tient au niveau de son sexe tandis que la main de Bonnie s'en approche hésitante
L’arme négligemment posée entre les cuisses et la main de Bonnie s’approchant pour sentir le canon laissent assez peu de doute quant à la signification de cette scène.

Très clairement, Clyde a remplacé son gros calibre par un autre un peu plus bruyant. Les armes à feu, notamment celles maniées par le personnage de Beatty, sont filmées de façon érotique. Il suffit de voir la réaction de la jeune Bonnie lorsqu’elle aperçoit pour la première fois le revolver de son partenaire pour comprendre que la virilité du bandit ne se trouve pas dans son caleçon mais dans son holster. L’excitation sexuelle de Bonnie ne cesse d’augmenter durant la première escapade du couple, et cela seulement après qu’elle ait pu tâter l’arme du bandit. Cette excitation se transformera bien vite en frustration lorsqu’elle tentera de faire l’amour à celui-ci et qu’il la repoussera, mais c’est à ce moment très précis que semble se faire la transition dans la tête de la jeune femme qui comprend alors qu’elle peut vivre sa passion sexuelle de la même manière que Clyde : c’est à cet instant qu’elle le rejoint pour vivre une vie de pillages avec lui.

Elsa, personnage central de la Reine des Neiges, chantant sa célèbre chanson sur sa libération tout en devenant une femme fatale, soit l'incarnation des fantasmes masculins
Parce que non, je n’en démord pas, représenter la libération de la femme en la sexualisant, ce n’est pas une bonne pratique !

A partir de là, il est assez simple de comprendre que chaque arme, chaque coup de feu, chaque mort présent dans ce film est une représentation violente de la libération sexuelle de deux personnages trop longtemps frustrés. Là où Barbarella évoquait cette même délivrance en tombant dans la facilité (ce qui avait par la même occasion l’effet pervers de ne développer le personnage principale QUE par ses attributs sexuels, limitant ainsi énormément la notion de libération…), Bonnie and Clyde le fait à travers de nombreuses fusillades et autres échanges de grenades. La violence est aussi littérale que symbolique, ce qui permet à tous d’y trouver son compte.

La nudité dans le cinéma américain est quelque chose de beaucoup moins courant que dans le cinéma européen, notamment dans les années 60, et cela est représenté de façon très factuelle dès la première scène du film.

Le long-métrage s’ouvre en effet sur notre héroïne Bonnie, visiblement ennuyée et faisant les cent pas dans sa chambre. Dans cette scène, l’actrice Faye Dunaway est nue, mais la caméra ne laisse rien entrevoir de son corps. La jeune femme est toujours filmée de très près, presque trop près, et paraît enfermée dans un cadre qui protège jalousement son intimité. Tout ce que le spectateur aura le droit de voir, c’est un dos. Encore une fois, ce sont les codes d’Hollywood que cette scène semble dénoncer, ces codes qui enferment les personnages et les individus, qui les réduit et qui les empêche de s’épanouir.

Faye Dunaway, filmée en gros plan à travers les barreaux de son lit.
Cette sensation d’enfermement ne fait que croître tout au long de la scène jusqu’à ce plan où Bonnie est filmée à travers les barreaux de son lit. Seule l’intervention de Clyde, devant sa maison, la sortira de cette situation.

D’ailleurs, durant toute cette scène, Bonnie a l’air visiblement très ennuyée. Elle n’est en effet pas seulement emprisonnée par le cadre, mais également par son quotidien. Le spectateur apprend très vite que la jeune femme se préparait à partir travailler dans le café où elle est serveuse. Ce job est décrit comme insipide est purement alimentaire, et le personnage aspire visiblement à autre chose. Malheureusement, elle vit dans un coin perdu du Texas, sa famille n’est pas bien riche, et le monde tel qu’il est fait ne laisse aucune place à la fantaisie. Chaque matin, Bonnie doit se lever, se préparer et aller travailler pour gagner quelques dollars qu’elle aura ensuite le droit de dépenser pour continuer de vivre un jour de plus, un jour qu’elle passera encore à travailler pour survivre le lendemain, et ainsi de suite.

Luke Skywalker contemplant le ciel de Tatooine et rêvant d'échapper à sa vie sans avenir.
Finalement, c’est exactement l’histoire d’un certain Luke Skywalker qui rêve d’abord échapper à la vie de fermier que lui impose son oncle, puis à l’Empire qui aimerait plonger la Galaxie dans une torpeur froide et stérile. La relation père-fils entre Vador et Luke ne sert qu’à appuyer l’aspect générationnel du mouvement hippie, inscrivant bel et bien Star Wars dans l’ère de la Nouvelle Vague américaine malgré ses allures de simple space opéra.

L’ennui profond de Bonnie est celui de la génération hippie. A travers ce personnage, Penn filme la frustration de la jeunesse américaine qui a l’impression de se voir déposséder de son avenir. Ces jeunes souhaiteraient avoir leur mot à dire quant à l’orientation qu’ils souhaitent donner à leurs vie, mais ce n’est pas le cas et ils doivent vivre dans un monde dont ils ne veulent pas, façonné par les générations précédentes et dont ils désavouent l’héritage pesant. Bonnie, tout comme la jeunesse qu’elle incarne, ne se reconnaît pas dans l’environnement qui l’entoure. Elle aimerait s’échapper, vivre sa propre aventure et modeler son avenir à son image.

C’est tout à fait l’idée derrière les mouvements anti-guerre des années 60. Une partie de la population, souvent jeune, désapprouvaient l’interventionnisme des Etats-Unis au Vietnam, un front lointain et onéreux sur lequel le pays n’avait rien à faire mais qui coûtait la vie à de nombreux jeunes qui n’avaient rien demandés.

Finalement, si Bonnie and Clyde a été un succès commercial, c’est parce que ce film osait représenter les inquiétudes et aspirations de la jeunesse, tout en s’opposant haut et fort à un système sur le déclin.

La mort de l’Amérique de papa

Peut-être certains d’entre-vous l’auront-ils vu venir, mais ce titre est inspiré du travail de François Truffaut, un des meneurs de la Nouvelle Vague française et source d’inspiration du Nouvel Hollywood.

Jean Luc Godard et François Truffaut
Assez paradoxalement, certaines personnes ne jurent que par le travail de Truffaut et Godard (pour ne citer qu’eux), se complaisant à penser que le cinéma d’aujourd’hui ne vaut plus rien car rien n’égale les « classiques » d’antant. Cela prouvant par la même occasion qu’ils n’ont en fait rien compris au travail de leurs « idoles ».

Dans un article publié dans les Cahiers du Cinéma en 1954, le futur réalisateur reprochait à l’industrie du cinéma de se complaire dans la production d’oeuvres verbeuses dont la mise en scène ne se renouvelait jamais. Il condamnait la trop grande différence qui existait entre les personnages à l’écran et les vraies personnes arpentant quotidiennement le monde. Le cinéma représentait une version romancée de la réalité, comme pour ne pas déranger “papa”, confortablement assis dans son fauteuil et qui aimerait que tout soit exactement comme dans ses jeunes années. La Nouvelle Vague reprochait au cinéma son inertie et sa peur du changement, c’est pourquoi elle chamboula tout.

Inspirés par ce travail, Penn et Beatty brisèrent donc de nombreux codes, on l’a vu, mais ils allèrent plus loin. Leur vision du cinéma était plus ou moins la même que celles de leurs modèles français. A leurs yeux, les dirigeants des studios n’étaient que de riches hommes d’affaires, plus intéressés par les entrées d’argent régulières, synonymes de retraites aisées, que par le renouvellement. L’époque dorée qu’avait traversée Hollywood dans les décennies précédentes était clairement en fin de course, mais plutôt que de tenter quoi que ce soit pour faire revivre le cinéma américain, les différents responsables le regardaient mourir en se partageant les recettes. Si les jeunes voulaient participer à l’aventure Hollywoodienne, ils pouvaient toujours récupérer les miettes une fois que la fête serait terminée.

Le Joker de Suicide Squad, incarnation s'il en est du manque d'idées des studios qui pourtant continuent de faire de l'argent
« Mais qui ça intéresse de faire des films originaux tant qu’on génère beaucoup d’argent ? »

Bonnie and Clyde fut donc l’occasion pour Arthur Penn et Warren Beatty de contester cette situation. Le système égoïste qu’avaient construit les générations de cinéastes précédentes fut représenté dans le film sous la forme du système américain. Ce combat était en effet générationnel et, on l’a évoqué dans la partie précédente, la jeunesse reprochait globalement à leurs aînés d’avoir créé un monde trop orienté sur eux, sans penser aux générations suivantes.

Le pouvoir en général était contesté, et c’est pour cette raison que le couple de malfrats du film est traité comme des héros. Leurs ennemis mortels, ceux que l’on aime tant voir mourir sous les balles de nos charismatiques personnages principaux, ce sont des banquiers et des agents de police. Ils représentent directement les institutions fédérales. Ils sont les pions de cette Amérique stérile et gâteuse contre laquelle se dressent les jeunes. Pour revenir à mon point de départ, ils sont les employés en costumes trois pièces des studios de cinéma.

Bonie et Clyde ayant pris un ranger en otage
« Ce petit ranger, représentant l’ordre et la loi, est à notre service. Dorénavant, le système nous obéira ou nous détruirons le système ! » semblent dire Bonnie et Clyde

Autant dire que cette violence en énerva plus d’un. Que des codes soient brisés, ou que des tabous soient levés, c’est une chose, mais qu’un film dénonce avec autant de vigueur l’environnement dans lequel il avait vu le jour déplu à de nombreux responsables et critiques.

Il aura fallu que le public européen, plus habitué à ce genre de longs-métrages, plébiscite Bonnie and Clyde pour que Beatty parviennent à négocier une deuxième sortie en salle aux USA. Celle-ci fut plus fructueuse que la première et fut l’occasion pour de nombreux critiques de revoir leur copie. Une fois le choc passé, ils se rendirent compte de ce qu’ils avaient sous les yeux. Ce fut également le cas pour le public qui, inspiré par la réputation sulfureuse du projet, se rua dans les salles pour en faire un des plus gros succès de l’année.

Statuettes des Oscars
Oui parce que, si vous ne le savez pas, les Oscars sont distribués à l’issue d’un vote où seule une poignée de gens, pour la plupart des professionnels du cinéma, ont le droit de s’exprimer. Pour entrer dans ce cercle fermé, il faut être recommandé de l’intérieur, ce qui implique que ce groupe n’est pas forcément représentatif des goûts du public et qu’en 1967, il incarnait tout ce contre quoi Bonnie and Clyde se dressait.

Finalement, Bonnie and Clyde ne remporta que peu de statuettes pendant la cérémonie des Oscars, ce que Warren Beatty vécu comme une insulte de la part de l’Académie, majoritairement composée de vieux pontes du cinéma, donc des ennemis de son film, mais ce qu’il remporta fut plus important encore. Ce long-métrage est l’un de ceux à avoir sauvé Hollywood en faisant réaliser aux studios que le milieu avait besoin de sang neuf. Cela a par la suite permis à de nombreux jeunes gens de se lancer malgré leur manque d’expérience et de devenir les géants qu’on connait aujourd’hui, comme Coppola, Scorsese ou encore George Lucas.

Malheureusement, la fin tragique du film laisse un goût bien amer dans la bouche du spectateur moderne qui sait comment ce rêve Hollywoodien s’est terminé. Rattrapés par le système, trahi par ceux en qui ils avaient confiance, Bonnie et Clyde terminent leur course folle aussi rapidement qu’ils l’ont commencée : soit à peu près ce qui est arrivé à la Nouvelle Vague américaine.

Ceci cependant, fera l’objet d’un autre article.

Guillaume


Images :

 Arthur Penn, Bonnie and Clyde, Warner Bros.-Seven Arts, 1967.

David Mackenzie, Hell or High Water, Lionsgate, 2016.

Mike Nichols, The Graduate, United Artists, 1967.

Edwin S. Porter & Wallace McCutcheon, Le vol du grand rapide, Edison Manufacturing Company, 1903.

Dave Green, Teenage Mutant Ninja Turtles: Out of the Shadows, Paramount Pictures, 2016.

Chris Buck & Jennifer Lee, La Reine des Neiges, Walt Disney Studios Motion Pictures, 2013.

George Lucas, Star Wars Episode IV – Un Nouvel Espoir, Twentieth Century Fox Film Corporation, 1977.

David Ayer, Suicide Squad, Warner Bros. Pictures, 2016.

2 commentaires sur « Bonnie and Clyde : Des gangsters pour sauver Hollywoood ? (Arthur Penn, Bonnie and Clyde, 1967) »

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