Douze hommes en colère, le dialogue avant tout.

De quoi ça cause ?

Douze hommes se retirent dans une salle pour délibérer du procès dont ils forment le jury. Tout semble indiquer que l’accusé, un jeune homme originaire d’un quartier défavorisé, est coupable du meurtre de son père. Rapidement, onze jurés tombent d’accord sur le verdict et se préparent à le condamner à la chaise électrique. Mais le douzième émet de sérieux doutes et, estimant que la vie d’un homme vaut bien cinq minutes de conversation, commence à interroger ses compagnons sur les différents éléments de l’accusation.

Ce qu’on en dit.

Douze hommes en colère fait  partie de ces grands films du cinéma américain qui ne vieillissent jamais. Sorti en 1957, il s’avère être relativement classique dans tout ce qu’il fait, sans jamais réelle originalité, mais il fait tout tellement bien que le spectateur se retrouve avec un ensemble cohérent et impérissable.

Le postulat est simple, pendant 1h30, nous allons vivre enfermés avec douze hommes. Tous ont une vie, une personnalité et des opinions bien définies que le spectateur apprendront à connaitre petit à petit, et ce sont ces personnalités qui créeront les péripéties. Ce synopsis de base est lui-même servi par une mise en scène assez simple, sans fioriture. Ce fait qu’on pourrait lui reprocher s’il s’agissait d’un autre film s’avère ici être une force. Le contexte finalement banal de l’intrigue (un procès, ce qui arrive tous les jours) est l’excuse idéale pour ce genre de réalisation puisqu’elle parait alors mise au service d’une ambiance austère et officielle qu’on imagine régner dans un tribunal.

La porte d'entrée du tribunal.
Bien entendu, les années 50 étaient totalement différentes en termes de mise en scène, mais ce contexte particulier est exactement ce qui me fait penser que même tourné aujourd’hui, Douze hommes en colère ne devrait pas être fait différemment.

La force du film réside vraiment dans ses acteurs, tous impeccables dans leurs personnages respectifs, mais surtout dans l’écriture. Les retournements de situation sont nombreux et comme ils ne peuvent pas être visuels (puisque je le rappelle, tout se passe autour d’une table), ils trouvent leur impact dans la finesse des dialogues.

La rhétorique est presque un personnage de ce film, et les argumentations et contre-argumentations sont des armes dont se servent les protagonistes pour gagner une bataille d’idées. Mais au-delà de la simple joute verbale, le film se sert de son écriture fine et pertinente pour servir un propos politique, certes un rien idéaliste, mais toujours d’actualité, même 60 ans après.

Douze hommes en colère est en effet une ode au débat, une invitation à tout remettre en question et à réfléchir sur ce que nous pensons être acquis.

Henry Fonda dans Il était une fois dans l'Ouest de Sergio Leone
Le personnage principal, c’est Henry Fonda qui le joue, un homme doublement cool puisque c’est un cow-boy, mais c’est aussi le pôpa de Barbarella !

Le personnage principal n’est même pas particulièrement convaincu de l’innocence du jeune accusé, mais la rapidité avec laquelle les onze autres jurés le déclarent coupable le fait douter. Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de cette affaire, il répond honnêtement qu’il ne sait pas. Il rappelle régulièrement à ses camarades ce que le juge leur a dit avant qu’ils ne se retirent, que la culpabilité de l’accusé ne devait être déclarée qu’en l’absence de doutes. Or des doutes, notre héros en a quelques-uns. Ils concernent beaucoup les témoignages et les preuves qu’on leur a présentées, mais aussi les motivations de ses congénères jurés.

Très vite, on fait comprendre au spectateur que les personnages sont surtout intéressés par le fait que l’affaire leur parait claire et qu’en cinq minutes, tout sera fini et ils pourront rentrer chez eux pour regarder le match de baseball, embrasser leur femme ou juste passer une bonne soirée loin de toute responsabilité.

Ce genre de motivations fait réfléchir le personnage d’Henry Fonda car la situation de juré est unique. C’est un rôle important dans la vie d’un individu qui se retrouve investi d’une mission. Le simple fait qu’un système juridique ait besoin de citoyens ordinaires pour prendre des décisions responsabilise les individus et leur fait prendre part à la vie de la démocratie. On part du principe que tout le monde est capable de représenter les valeurs de la société, et c’est un symbole fort d’égalité et de progrès.

Malheureusement, cette idée passe totalement au-dessus de la tête de beaucoup de personnages qui voient leur présence dans ce jury comme une contrainte, une perte de temps, et ils font tout pour expédier l’affaire au plus vite. Là où Henry Fonda incarne les valeurs nobles de la démocratie américaine, il est l’âme des Pères Fondateurs, confrontant ceux qui se prétendent être leurs héritiers et qui dénaturent leur combat pour une justice égalitaire.

Le jury se retirant pour délibérer, jetant au passage des regards lourds de sens à l'accusé.
L’accusé étant issus de milieux défavorisés, il souffre évidemment des préjugés de nombreux jurés qui prétendent qu’on ne peut pas sérieusement lui faire confiance, car « tout le monde sait » qu’ils sont fourbes.

L’attitude des protagonistes parle pour eux, et les dialogues, une fois encore, jouent un rôle important. Le personnage principal prend toujours le temps d’écouter les autres, de réfléchir à ce qu’ils disent et de proposer des contre-arguments. Il ne prétend jamais avoir raison, il pose des questions, il amène les autre à réfléchir sur la situation, à débattre.

Les onze jurés ont très peu d’arguments. Ils se contentent de citer approximativement les propos de l’accusation, font référence à ce qui a été dit par d’autres et parlent en lieux communs. Ils expédient le dialogue et évitent les questions qui leurs sont posées. Ils ne font aucun effort d’argumentation, sont fermés aux alternatives et se montrent même parfois violents, convaincus qu’ils  sont d’avoir raison.

Le jury, composé uniquement d'hommes blancs.
Les imperfections du système sont également représentées par le jury en lui-même, uniquement constitué d’hommes blancs d’un certain âge. Ils représentent le patriarcat conservateur de l’Amérique des années 50, uniquement intéressé par ses privilèges et dénoncé dans les années 60 par les hippies et le Nouvel Hollywood.

Le déroulement du film et sa conclusion ne laissent aucun doute sur son message : les Etats-Unis, comme toutes les démocraties, se sont construites grâce à l’échange et à l’ouverture d’esprit. Le dialogue, le doute et la réflexion ont amené les hommes à échanger leurs opinions et à créer des systèmes qui, à défaut d’être parfaits, au moins tentent d’être les plus justes possible. Le film ne révèle jamais si l’accusé est coupable ou non, mais il se clôture sur une note positive : le débat a sauvé la vie d’un homme. Le méritait-il ? C’est une autre question, mais comme le dit le poète, mieux vaut un coupable en liberté qu’un innocent en captivité.

Les gants au couleurs des USA et de l'URSS du début de Rocky IV
Alors effectivement, on sent que la morale sert surtout à glorifier le modèle américain, d’opposer la Justice éclairée des USA au régime autoritaire et obscurantiste soviétique.

Lutter pour défendre ses valeurs est compliqué, car il faut parvenir à ne pas les trahir tout en faisant front aux attaques de l’adversaire. Douze hommes en colère réussit l’exploit de véhiculer ses valeurs et de les exposer brillamment à travers le personnage d’Henry Fonda au point qu’on en viendrait presque à vouloir voter pour lui en 2017.

Pour tout ce qu’il défend, je ne saurais que trop vous conseiller de vous jeter sur ce film et de le regarder, vous me remercierez plus tard.

Guillaume.


Images :

Sidney Lumet, Douze hommes en colère, Orion-Nova Productions, 1957.

Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest, Paramount C.I.C., 1968.

Sylvester Stallone, Rocky 4, Irwin Winkler & Robert Chartoff, 1985.

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