Sorcerer : peut-on faire un film subtile sur de gros camions ? (William Friedkin, Sorcerer, Le Convoi de la peur, 1977)

Résumé :

Quatre hommes de nationalités différentes, mais tous contraints de fuir la police de leurs pays, se retrouvent à vivre dans le même bidonville au cœur de l’Amérique Latine. Quand l’un des puits de pétrole de l’entreprise qui les engage prend feu, ils sont sélectionnés pour leur talent de chauffeur afin d’acheminer une cargaison de nitroglycérine destinée à éteindre l’incendie. Seul problème, ils ont plus de 200 kilomètres à faire dans la jungle, sur une piste chaotique. Ils savent qu’au moindre choc, ils partiront en fumée, mais c’est pour eux la seule façon de gagner suffisamment d’argent pour quitter le pays.

Le convoi de la peur, ou Sorcerer dans la langue de Donald Trump, est un film dont on n’avait pas DU TOUT prévu de parler. Il m’est tombé sur le coin de la tronche, comme ça, sans prévenir, mais honnêtement,  ce sont ces expériences de cinéma les meilleures.

Charles Vanel et Yves Montant incarnant deux des quatre chauffeurs du Salaire de la Peur.
Honnêtement, à part son démarrage vraiment longuet, le film de Clouzot n’a aucun défaut. Un chef-d’œuvre du cinéma français.

Tout a commencé lorsqu’inspiré par un cadeau de Noël, je me suis décidé à visionner un classique du cinéma français : Le salaire de la peur d’Henri-Georges Clouzot. J’ai été époustouflé par la capacité de ce film de 1953 à tenir le spectateur en haleine lors de toute la partie narrant le trajet en camion de ces chauffeurs de l’extrême. Mais le début un peu longuet et l’image vieillissante en noir et blanc m’ont comme qui dirait empêché de savourer le long-métrage à 100%. J’avais cependant entendu parler d’un remake de ce film réalisé dans les années 70 à Hollywood. Après quelques investigations sur un fameux moteur de recherche, je suis tombé sur des images dudit film et la simple vue des paysages sud-américains m’a convaincu de le voir dans la foulée.

L'incendie du puits de pétrole dont les flammes orangées se détachent de la vallée verdoyante dans laquelle elle a lieu.
Si ces paysages sont aujourd’hui un atout majeur du film qui l’empêche de mal vieillir, vous verrez plus bas que c’est en partie ce qui a failli causer sa perte à sa sortie.

Je me félicite aujourd’hui de l’avoir fait, car si globalement le film n’arrive jamais à égaler les scènes les plus brillantes de l’original, son histoire est un milliard de fois plus riche et dispose de plusieurs niveaux de lecture qui lui donnent un cachet véritablement unique. C’est d’autant plus amusant que, comme vous le verrez, la morale de Sorcerer transcende l’œuvre et le pauvre réalisateur qu’est  William Friedkin s’est retrouvé à vivre à cause de ce film une mésaventure un peu similaire à celle de ses malheureux personnages.

Mais trêve de bavardages. Il est temps pour moi de vous emmener dans un monde merveilleux d’images en prise de vue réelle, d’effets spéciaux pratiques et de musique psychédélique au synthé.

Paul Atreides incarné par Kyle MacLachlan dans l'adaptation de Dune par David Lynch
Parce que si les histoires de gros camions ne vous intéressent pas, alors sachez que Sorcerer est un de ces films qui, tout comme Dune, vaut LARGEMENT le détour, ne serait-ce que pour sa musique incroyable.

La route de la rédemption

Sorcerer, tout comme son aîné français est long, très long à démarrer. Sur deux heures de film, il faut bien attendre trois quarts d’heures avant que la fameuse explosion du puits de pétrole ne se produise, et encore une bonne vingtaine de minutes avant que le convoi ne se mette en route.  Mais si dans le film de Clouzot, c’était l’occasion de montrer la vie misérable des personnages dans leur trou paumé d’Amérique du Sud, ce qui permettait de comprendre leur volonté de sauter sur la première occasion présentée pour fuir, Friedkin en profite pour établir des personnages aux backgrounds forts. Le film s’ouvre sur quatre vignettes, chacune racontant les circonstances dans lesquels les protagonistes ont eu à fuir leurs pays. Le premier est un tueur à gage en cavale, le deuxième un poseur de bombe palestien qui vient d’échapper de justesse à la police israélienne après avoir commis un attentat. Le troisième segment se déroule à Paris et nous présente un riche résident du XVIe arrondissement accusé de fraude boursière qui réalise que rien ne le sauvera de la prison, et enfin le quatrième et dernier est un gangster new-yorkais d’origine irlandaise qui survit de peu à un accident de voiture alors qu’il fuyait avec ses complices l’Eglise qu’ils venaient de braquer. Manque de bol, un curé a été blessé dans l’opération et il se trouve être le frère d’un parrain local qui met tout en œuvre pour le retrouver.

Optimus Prime, le leader des Autobots, chevauchant un T-Rex Robot géant en brandissant une épée robot géante.
Hum… Une histoire de rédemption, une tonne d’explosifs et des gros camions, pour le moment ça pourrait tout à fait être un film de Michael Bay.

Le fait de passer autant de temps à présenter les protagonistes permet d’en brosser un portrait succin mais suffisant. On devine leur tempérament et on sait qu’enfermés ensemble dans les cabines de leurs camions, ils risquent d’entrer en conflit. Le tueur à gage est froid et violent, le terroriste lâche mais intolérant et sanguin, le français est le moins effrayant car il est le seul à ne pas avoir de sang sur les mains, et le gangster semble être le seul à éprouver des remords. On comprend également dans les longues minutes que le film passe à les filmer vaquer à leurs occupations dans le bidonville qui leur sert de planque que le poids de leurs actions pèse sur eux. La solitude qu’ils endurent au beau milieu de la jungle les force à affronter leur passé et aucun d’eux ne semble aimer ça.

Superman incarné par Brandon Routh dans Superman Returns de Bryan Singer
si vous aimez les histoires de rédemption, j’en profite pour vous conseiller à nouveau Superman Returns, parce que c’est exactement dans le thème, mais que c’est aussi un des meilleurs films DC Comics jamais faits. Voilà.

Ce n’est que lorsque les rumeurs de l’explosion leur parviennent qu’on les voit changer, chacun dans leur coin. Ils regardent les soldats chargés de la sécurité du puits de pétrole amener les blessés au village sous les pleurs et les cris des familles qui s’amassent autour des camions. Le chagrin de ces locaux, dont certains ont perdu des proches, les renvoie à la douleur qu’ils ont potentiellement causée dans leurs pays respectifs et les force à s’interroger sur la possibilité de se racheter.

Bruno Cremer, incarnant l'homme d'affaires français, en train de se préparer devant un miroir. Le sous-titre de la conversation dit que "no one is just anything", traduction du dialogue "personne n'est quelque chose et rien de plus".
La possibilité d’une seconde chance est illustrée en début de film lorsque Victor, le fraudeur français, discute nonchalamment avec sa femme qui vient de terminer un roman. Pendant qu’elle explique que son personnage est plus complexe que son mari ne veut le croire, ce dernier voit son reflet partagé en deux, faisant comprendre au spectateur que ce qui est vrai pour le personnage du roman l’est aussi pour ceux du film.

Tout ça n’est que suggéré par la réalisation précise et le jeu impeccable des acteurs. Mais l’imagerie biblique insérée au milieu des scènes de doute est assez claire : les personnages craignent de devoir payer pour leurs actions. Visuellement, Friedkin compare les flammes du puits de pétrole au feu infernal qui attend chacun des quatre anti-héros. L’entreprise américaine qui a fait les forages s’est rendue coupable d’exploiter la population, et l’accident a été provoqué par des combattants révolutionnaires de la région. Ces flammes que l’on voit sont donc littéralement la punition que mérite l’entreprise, et les personnages n’ont qu’une crainte : être punis à leur tour.

Les protagonistes apparaissent alors presque tous désintéressés par l’argent lorsqu’ils se portent volontaires pour l’expédition. Ils abordent cela comme un chemin de croix, et grâce à cette mission suicide, ils espèrent pouvoir se racheter une conscience. Ils mettent leur vie entre parenthèse pour accomplir une mission dont ils ne comprennent pas vraiment les enjeux.

Roy Scheider sortant titubant de l'obscurité en portant une caisse de nitroglycerine. Il n'est éclairé que par les flammes du puits de pétrole qui se trouve hors champs.
On pourrait croire que je tombe dans l’effet de style en comparant facilement les mésaventures des héros à un épisode biblique, mais le trajet ne se termine que lorsque le dernier chauffeur arrive seul et à bout de forces, portant lui-même une caisse de nitroglycérine jusqu’au bord de l’incendie qui l’éclaire, comme une représentation moderne de Jésus portant son fardeau.

Parce que ce thème est aussi abordé : la toute petite taille de l’homme dans son milieu. Cette fois-ci, il n’est pas seulement question de l’homme dans son environnement, mais également de l’individu dans la société. Que peut une personne contre une entreprise ? Rien. Les agendas de chacun dépassent l’entendement d’une simple personne. C’est le fait d’être dépassé par la situation qui a d’ailleurs conduit trois des quatre personnages à partir en cavale. Le gangster est trop petit face à une organisation criminelle comme la mafia New-Yorkaise, tout comme l’est le petit fraudeur face à la finance mondiale. Enfin, le terroriste est engagé dans une guerre idéologique stérile, sa Foi le dépasse totalement et se perd dans des revendications politiques : qui peut dire si le poseur de bombe palestinien qu’il est est devenu un tueur par pur antisémitisme ou par contestation contre le gouvernement israélien ? Dans ce dernier cas, un rapprochement pourrait alors être fait entre ses motivations et celles des rebelles responsables de l’explosion du puits.

Mais au-delà de tout ça, le rapport de taille le plus éloquent est celui qui oppose la faiblesse des hommes face à leur destin, souvent étrange et injuste, mais aussi parfois mérité.

Se faire rattraper par ses responsabilités

Friedkin le dit lui-même, son film est un film sur le destin qui finit toujours par nous rattraper.  Le destin, c’est ce qui doit arriver, et dans le film, il prend deux visages différents.

Le premier ressemble plus à du hasard, à de la chance (ou de la malchance selon la tournure que prennent les choses). On pourrait considérer l’explosion du puits comme une aubaine pour les quatre protagonistes. Ils ont une occasion de se racheter et de quitter leur misère, et cela grâce à un évènement sur lequel ils n’avaient aucun contrôle. Mais cette chance est de courte durée, et le chemin que vont devoir parcourir les camions est jonché d’obstacles tous liés à un destin facétieux qui tenterait de leur mettre des bâtons dans les roues.

Le convoi arrive devant un énorme tronc d'arbre tombé en travers de la route.
Ou des p*tain de troncs devant les roues dans le cas bien précis de notre film du jour…

Que ce soit parce qu’un panneau indiquant la bonne route est tombé au sol, empêchant le convoi d’emprunter à coup sûr la bonne direction, ou qu’il s’agisse du mauvais temps soudain qui se lève au pire moment de l’expédition, de nombreux jeux du sort viennent ralentir la progression des camions. Cette route, que nous avons déjà comparée à un chemin de croix, est, on l’a vu, l’occasion pour les personnages d’espérer accéder à une vie meilleure. En ça, et si on décide d’aborder la question sous un aspect un peu plus religieux encore, on peut comparer l’aventure des personnages à la vie, elle aussi jonchée d’obstacle par un « Destin » tout puissant dont la volonté supérieure est de nous mettre à l’épreuve pour nous juger, de voir comment nous surpassons ses tests pour enfin, si tout s’est bien passé, accéder à une forme de soulagement de notre fardeau.

Un visage de démon taillé dans la roche.
Ce visage monstrueux est la première image du film et revient plusieurs fois dans le décor. Aucun personnage ne fait pourtant attention à lui, il est, comme Pazuzu dans l’Exorciste, un être maléfique qui semble suivre et peut-être même orchestrer les mésaventures des protagonistes.

Mais le destin selon Friedkin est plus mesquin, et s’il croit en une volonté divine, alors sa vision de Dieu est bien amère. Pour ça, je suis obligé de vous rappeler que le film que ce bon monsieur a réalisé juste avant Sorcerer est L’Exorciste. Dans ce film d’horreur devenu à jamais culte, la Foi est présentée comme trop faible pour lutter contre les intentions diabolique du démon Pazuzu. Aucun des deux prêtres ne survit au film, ce qui signifie clairement que la religion échoue parfois, qu’il existe quelque chose de plus fort, et ce quelque chose, Sorcerer nous l’explique comme étant le Destin.

Toujours selon Friedkin, Sorcerer a été pensé comme une suite thématique à L’Exorciste. Le titre en lui-même, assez énigmatique, fait référence à ce qu’il appelle « the evil wizard of fate », soit « le sorcier malveillant du destin ». Le destin n’est pas la volonté de Dieu, mais bien celle d’un être plus maléfique, un démon comme l’était Pazuzu dans son précédent long-métrage, ou, comme cela parait être le cas dans Sorcerer, un simple hasard cruel. Et cette « volonté » peut malheureusement prendre plusieurs formes, que ce soit sous la forme d’un orage, ou encore plus injuste, d’un pneu qui éclate au bord d’un ravin, causant la chute du camion et l’explosion soudaine de son chargement…

Le camion nommé Sorcerer dont l'avant rappelle le visage du démon gravé dans la roche (les phares en guise d'yeux, la calandre rappelant ses crocs et deux trous dans le capots pour les narines dilatées).
Sorcerer est d’ailleurs le nom d’un des deux camions, et si vous faites un peu preuve d’imagination, il est très simple de reconnaître le visage du démon montré plus haut dans la forme du véhicule.

Mais je vous avais parlé de deux façons dont la destinée se manifestait, et si la première semble être totalement injuste, la seconde relève plus du « karma », ou de la responsabilité.

Le visage déformé par la terreur et la fatigue de Roy Scheider mélangé en transparant avec le paysage désertique qui entoure le dernier camion.
Cette fin de trajet placée sous le signe de l’hallucination psychédélique est annonciatrice de la fin du film : fuir ne sert à rien car les responsabilités finissent toujours par nous rattraper.

La culpabilité des personnages n’est pas quelque chose qui n’est abordé qu’au début du film. Sur la fin de son trajet, et alors que le destin a emporté tous ses compagnons, le dernier personnage est sujet à ce qui semble être des hallucinations. Seul au milieu d’un désert rocailleux, il revit avec intensité les erreurs qui l’ont amené à quitter son pays. Le poids de ses actions le hante et sa conscience le punit. Cela ne suffira pourtant pas à le racheter, ni ça ni le fait qu’il parvienne enfin au bout de sa route, portant de ses propres bras le chargement d’explosifs. Il n’y a pas qu’auprès d’un Dieu/Démon tout puissant que nous devons rendre des comptes, mais aussi auprès des humains auxquels nous avons fait du mal. Ainsi, dans une scène de fin des plus cyniques, le dernier survivant du convoi est rattrapé par le début du film. Au beau milieu de nulle part, son passé le retrouve et le film se termine sur une unique détonation, signifiant que personne n’échappe à ses responsabilités. Jamais.

Steve McQueen dans Bullitt de Peter Yates
Et si, par le plus grand des hasards, vous vivez dans une caverne et n’avez aucune idée de qui est Steve McQueen, c’est lui sur la photo. Le gars était une des plus grandes stars du cinéma des années 60 et 70, et quand on avait la chance de l’avoir dans son film, on le chouchoutait pour pouvoir mettre son visage en gros sur l’affiche. Chose que n’a pas faite William Friedkin…

Et le truc le plus merveilleux avec cette histoire de démon du destin et de responsabilité, c’est que l’histoire qui entoure ce film est un véritable exemple de tout cela. Friedkin, la tête un peu pleine de ses précédents succès, avait pour ambition de réaliser son plus grand film avec Sorcerer. Il se montra, parait-il, assez arrogant au point de préférer des paysages à des stars. Steve McQueen, pourtant fan du script, dû refuser le rôle principal car Friedkin était catégoriquement contre l’idée de sacrifier son tournage en décors réels en Amérique latine pour que l’acteur puisse passer du temps avec sa femme. Friedkin regretta plus tard sa décision car l’absence de noms connus porta un coup dur au film au moment de sa sortie. Sans vedettes et beaucoup plus inaccessible que les précédents longs-métrages du réalisateur, Sorcerer n’intéressa personne. Mais surtout, et c’est la partie la plus folle, le film a lui aussi été frappé par cet « evil wizard of fate », puisqu’une semaine seulement avant la sortie de Sorcerer, les Etats-Unis découvraient au cinéma un film qui avait eu un milliard de chances d’être un navet et qui, par un coup du sort, s’avéra être un chef-d’œuvre qu’on connait aujourd’hui sous le nom de Star Wars

George Lucas sur le tournage de Star Wars IV
Et Pazuzu sait que Star Wars, pour tout un tas de raisons, a failli ne jamais être le film que l’on connait, le tournage s’étant révélé catastrophique et le premier montage de George Lucas étant réputé pour être incompréhensible. Il aura fallu que Brian de Palma, après avoir vu le film, engueule Lucas dans un resto chinois et lui donne des conseils pour que le film veuille enfin dire quelque chose.

Et cela nous amène tranquillement à la dernière partie, puisque ce n’est pas avec Dieu qu’il faut apprendre à vivre, mais avec ses semblables, un thème développé dans le film, mais que Friedkin aurait gagné à appliquer à sa façon de travailler.

La coopération ou la mort

Le film propose en effet un troisième niveau de lecture déjà présent dans la version française de Clouzot : celui du besoin de coopération entre les individus.

Selon Friedkin, le premier film et le roman dont il est adapté partagent le même propos selon lequel le monde est plein d’étrangers se détestant les uns les autres mais qui, s’ils ne travaillent pas ensemble, sont voués à « exploser ». Bien entendu, l’explosion fait référence à la nitroglycérine des camions, mais sert aussi de métaphore pour annoncer l’échec des sociétés trop individualistes.

Les affiches du remake de La Colline a des Yeux et de Vorace
Au passage, l’incapacité des individus à travailler ensemble a inspiré deux très bons films d’horreur qu’on vous conseille de voir si ce n’est pas déjà fait : La Colline a des Yeux et Vorace.

On peut alors interpréter le film comme une histoire mettant en relation quatre criminels, c’est à dire des individus n’ayant pas respecté les règles qui permettent aux gens de vivre ensemble que sont les lois. Les criminels sont des personnes ayant causé un tort à leurs semblables en faisant passer leurs intérêts avant ceux des autres.

Francisco Rabal jouant un énigmatique tueur à gage mexicain.
Lui par exemple, personne ne l’aime, parce que c’est un tueur à gage violent et imprévisible. Sauf que moi, son attitude me fait un peu penser à celle de Lee Van Cleef dans Le Bon, la Brute et le Truand, et il a un développement assez intéressant pendant le film, ce qui me fait deux bonnes raisons de beaucoup l’apprécier.

Chacun a pourtant son échelle de valeur, et bien que les prémices du film les mettent tous à égalité en les piégeant dans la même jungle et en les amenant à tous accomplir la même mission, les personnages semblent se juger les uns par rapports aux autres. Ils se comparent en fonction des crimes commis, et vont avoir tendance à se montrer plus méfiant, voir plus méprisant, en fonction des passés plus ou moins atroces de chacun. Même les hors-la-loi se jugent entre eux, ce qui nuit nécessairement à la coopération.

Toujours en s’appuyant sur le film, on peut étendre ce manque de coopération à des pays tout entiers. Sorcerer évoque en effet la relation unilatérale qu’entretiennent les Etats-Unis avec le pays dans lequel se déroule l’action. Les Etats-Unis se sont invités dans un pays étranger pour en exploiter les richesses naturelles. Le processus pouvant être dangereux, ce sont pourtant des habitants locaux qui vont exploiter le puits de pétrole, et ce sont eux qui vont prendre tous les risques. Dans ce genre de situation, les Etats-Unis sont gagnants sur toute la ligne car ils ne sont confrontés à aucun danger mais profitent de l’argent généré par l’activité. En échange de ça, ils se sont mis d’accord avec le gouvernement qu’ils payent grassement, mais ledit gouvernement ne redistribue pas et au bout du processus, on retrouve la population exploitée qui ne touche rien si ce n’est un salaire trop maigre pour compenser la chance qu’ils ont de se faire tuer au travail.

Un groupe de soldats rebelles tend une embuscade à l'un des camions.
De désarroi, et parce qu’ils pensent ne plus rien avoir à perdre, les rebelles attaquent le puits et l’entreprise qui l’exploite. Ce genre de comportement est désespéré et plus symbolique qu’autre chose car les combattants paraissent bien petits et impuissants face à une multinationale qui est déjà prête à sacrifier ses propres employés.

Ainsi, et peu importe l’échelle à laquelle les échanges se font, Sorcerer nous décrit une société où tout le monde tente de prendre l’ascendant sur son prochain au détriment de ce dernier.

Mais vous le savez maintenant, il est aussi important de remettre un film dans son contexte, et dans le cas présent, les deux films de Clouzot et Friedkin sont sortis à une époque particulière : la Guerre Froide. Maintenant que je vous ai rappelé ce petit détail, ce que je vous disais de l’interprétation de Friedkin du film de Clouzot change un peu, car l’ « explosion » en question était une menace réelle : celle du nucléaire.

Les trois chauffeurs principaux (le gangster, le fraudeur et le terroriste) en plein meeting, juste avant de partir en mission.
Les motivations des personnages sont les mêmes que celles des Etats : ils ont tué ou menti pour de l’argent, ou juste pour faire valoir leur vision du monde.

Le huis clos qui réunit ainsi quatre criminels dans deux camions et qui les force à travailler ensemble s’ils veulent vivre représente la situation géopolitique mondiale de l’époque. Ces criminels que l’on a défini comme des êtres jouant avec les règles de la société à leur avantage, ce sont les grandes puissances comme les Etats-Unis qui imposent leur politique à une zone d’influence pour remporter une guerre économique et idéologique.

Le train du film Snowpiercer
L’allégorie de l’humanité embarquée à bord d’un véhicule infernal semble être une thématique de ce début d’année 2017… Promis on va éviter de faire trois articles de suite sur cette même métaphore.

Comme les personnages, les Etats sont pourtant enfermés dans le même véhicule, et ce véhicule est bien petit et bien seul, perdu au milieu de l’univers. Un manque de coopération entre les Etats saupoudré d’un chargement d’ogives nucléaires, c’est la possibilité que tout explose d’un coup, ne laissant dans le sillage de notre planète que les vestiges encore chauds de l’humanité.

Parfois, il faut donc savoir mettre sa fierté de côté et apprendre à travailler avec les autres, même si on ne les apprécie pas, car l’intérêt commun l’emporte sur l’intérêt personnel.

Le huis clos d'horreur de George Romero est un modèle de coopération pour survivre.
Forcément, on ne peut pas parler de coopération en huis-clos sans vous suggérer à nouveau de voir La Nuit des Morts-Vivants, un classique du genre.

Voilà donc pour Sorcerer, ce film au destin plein de rebondissements. Il y a de fortes chances pour que vous n’en ayez pas beaucoup entendu parler, mais faites-moi confiance, il vaut largement le détour.  Si comme moi, vous aimez la période du Nouvel Hollywood, soit ce moment entre la fin des années 60 et le début des années 80 où le cinéma d’auteur a brièvement pris le pouvoir sur l’industrie du film américain, vous avez avec le film d’aujourd’hui une vraie pépite, un film d’aventure unique et hypnotique dont la musique et les images tourneront en boucle dans votre crâne, encore et encore.

Guillaume


Images :

William Friedkin, Le Convoi de la Peur,  Paramount Pictures, 1977.

Henri-George Clouzot, Le Salaire de la Peur, Cinédis, 1953.

David Lynch, Dune, Dino de Laurentiis, 1984.

Michael Bay, Transformers : L’Âge de l’extinction, Paramount Pictures, 2014.

Bryan Singer, Superman Returns, Warner Bros, Legendary Pictures & DC Comics, 2006

Peter Yates, Bullitt, Warner Bros. Entertainment, 1968.

Photo de George Lucas sur le plateau de Star Wars IV trouvée à l’adresse : http://starwars.wikia.com/wiki/George_Lucas

Alexandre Aja, La colline a des yeux, 20th Century Fox, 2006

Antonia Bird, Vorace, 20th Century Fox, 1999.

Bong Joon-ho, Snowpiercer, le Transperceneige,  Wild Side Films, Le Pacte, 2013.

George Romero, La Nuit des Morts-Vivants, Laurel Productions, 1968.

2 commentaires sur « Sorcerer : peut-on faire un film subtile sur de gros camions ? (William Friedkin, Sorcerer, Le Convoi de la peur, 1977) »

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