Alabama Monroe : du blues, de la poésie et encore du blues (Felix Van Groeningen, Alabama Monroe, 2012)

De quoi ça cause ?

Elise et Didier, elle artiste tatoueuse, lui chanteur et musicien dans un groupe de bluegrass, vivent une histoire d’amour passionnée. Alors qu’ils ne le voulaient pas, elle finit par tomber enceinte et ils doivent apprendre à devenir parents, mais cette expérience n’est que de courte durée quand le cancer emporte leur fille Maybelle et bientôt, le chagrin de ces deux amants va les déchirer tandis qu’ils tentent de trouver du réconfort dans ce qui leur reste : la religion et la science.

Ce qu’on en dit

Elise de dos se retournant en sentant les mains de Didier contre elle.
En même temps, l’affiche reprenant le visuel de cette scène est un modèle de narration par l’image : le dos nu et la posture d’Elise nous disent tout de sa fragilité tandis que son corps tatoué symbolise les traces que laisse la vie sur un individu. Ce genre de détails me rend toujours dingue.

Film belgo-néerlandais ayant obtenu le César du Meilleur film étranger en 2014, Alabama Monroe est une œuvre qui m’intriguait depuis un petit moment. A l’époque de sa sortie, il m’était passé totalement sous le radar et ce n’est que plusieurs mois plus tard que j’en ai entendu parler pour la première fois en tombant absolument par hasard sur son affiche sur Internet. Le moins que je puisse dire c’est que je ne suis pas déçu d’avoir tenté de regarder ce film dont je savais très peu de choses.

Avant toute chose, il est important de préciser que je n’aime pas particulièrement les mélodrames. Pour moi, le cinéma c’est avant tout une source de rêve et d’évasion, un art dans lequel j’aime me plonger comme certains se plongent dans les livres. Le simple fait de regarder un film triste parce qu’on ne se sent pas trop bien et qu’on aimerait que tout le monde soit mal avec nous, c’est quelque chose qui m’échappe un peu. Aussi ai-je été le premier surpris de prendre autant de plaisir devant Alabama Monroe, un film qui a tout du drame typique mais qui a un peu plus : une énorme couche de poésie.

Elise, vétue d'un bikini aux couleurs des USA symbolisant le rêve de Didier, étendue sur son pick-up et sur le point de l'embrasser.
Si je devais résumer succinctement ce film, je dirai qu’il tente de capturer la passion, qu’elle soit amoureuse ou artistique, dans tout ce qu’elle a de beau et d’irrationnel.

L’histoire tragique de ces deux artistes, rêveurs donc, est fascinante et ce qui commence comme un simple flirt se transforme vite en aventure amoureuse intense. Pourtant, le film prend le parti de la narration non-linéaire et alors qu’on découvre le bonheur des héros, on a déjà eu un aperçu de leur douleur, comme si le réalisateur Felix Van Groeningen voulait nous préparer au malheur qui attendait les personnages. Il paraît nous mettre en garde en nous donnant le ton très rapidement.

Tout est très fort dans ce film, cela notamment grâce à l’excellent travail des acteurs toujours subtils et précis dans les émotions qu’ils jouent. La musique bluegrass rythme bien évidemment le long-métrage et on comprend que de nombreuses scènes de représentations sont l’occasion pour les personnages de communiquer entre eux.

Didier et Elise chantant sur scène en se jetant des regards complices et sincèrement amoureux.
Alabama Monroe est un de ces long-métrages où la musique ne sert pas que d’habillage, elle est un personnage central à l’intrigue et offre ses plus belles scènes au film.

La communication justement est au centre de tout. Alors que les deux protagonistes souffrent de la perte de leur enfant, ils pensent découvrir qu’ils ont deux façons de concevoir le monde diamétralement opposées, ce qui les laisse croire qu’ils ne pourront jamais vraiment s’entendre. En effet, Elise est très spirituelle et elle tente de trouver le réconfort dans la religion et dans la réincarnation tandis que Didier est plus froid et rationnel : il se croit plus fort et résistant car il pense ne pas avoir besoin de fables pour surmonter son deuil, mais son absence de réponses sur la vie et la mort lui font terriblement peur et le paralysent dans une angoisse qui l’isole de ses proches.

Robert De Niro dans Taxi Driver
Chercher quelqu’un à blâmer pour tout ce qu’on ne contrôle pas, ça ne sert à rien, mais ça vous le savez si vous avez lu notre article sur Taxi Driver.

Pourtant, le mode de fonctionnement des deux personnages face à la douleur est exactement le même. Elise et Didier cherchent un responsable pour la mort absurde et injuste de leur fille de 7 ans. Ils tentent de rationaliser ce qui n’obéit à aucune logique, et le fait que chacun se ferme à l’autre cause leur perte. C’est leur manque de communication qui fait s’effondrer leur couple car au lieu de tenter de surmonter ça ensemble, unis par l’amour qu’ils se vouent l’un à l‘autre, mais surtout par l’amour qu’ils vouaient à Maybelle, ils refusent d’accepter la position de l’autre. C’est exactement contre ce genre de comportement que Quelques minutes après minuit nous mettait en garde la semaine dernière.

Les quatre membres du groupe de métal de Pop Redemption avec Julien Doré comme leader.
Si vous voulez un autre film sur le même thème mais en bien plus léger, Pop Redemption traite lui aussi de l’absurdité de toujours vouloir avoir raison (en plus de ça, le film a lui aussi une excellente bande-son, donc foncez).

Finalement, la dernière scène parait donner raison aux deux en fonction de l’interprétation littérale ou métaphorique qu’on décide de lui accorder. Didier et Elise s’aimaient, mais aucun d’eux ne connaissaient vraiment l’autre. Aucun n’avait réussi à voir l’ »âme » de l’autre ce qui condamnait leur couple à échouer. Comme le faisait Premier Contact, Alabama Monroe porte ici un regard sur l’incapacité des individus à communiquer et sur le mal que cela leur cause.

C’est donc à la fin de ce long-métrage que j’ai compris qu’au-delà d’un voyage, un film pouvait juste se contenter de faire vivre une émotion forte à ses spectateurs. Dans le cas précis d’Alabama Monroe, la douleur des personnages est si vive et si bien mise en scène qu’elle en devient pure, faisant du film une expérience poétique bouleversante et à jamais mémorable.

Définitivement un film à voir si pour une raison ou une autre vous avez besoin d’un petit coup de mou.

Guillaume.


Images :

Felix Van Groeningen, Alabama Monroe, Bodega Films et Help! Distribution, 2012.

Martin Scorsese, Taxi Driver, Columbia Pictures, 1976.

Martin Le Gall, Pop Redemption, Les Films d’Avalon, 22h22, 2013.

2 commentaires sur « Alabama Monroe : du blues, de la poésie et encore du blues (Felix Van Groeningen, Alabama Monroe, 2012) »

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