Mademoiselle, l’élégante libération de la femme (Park Chan-wook, Mademoiselle, 2016)

De quoi ça cause :

Dans les années 30, alors que la Corée est occupée par le Japon, un faussaire ambitieux met au point un plan pour infiltrer la maison d’un aristocrate japonais de la région et épouser sa nièce, héritière d’une fortune colossale. Pour l’aider dans son plan, il peut compter sur Sook-hee, une jeune voleuse qu’il a astucieusement fait placer au service de la jeune demoiselle.

Ce qu’on en dit.

Mademoiselle est typiquement un film qui aurait pu faire l’objet d’un Billet du Mercredi si on l’avait vu plus tôt, ou carrément un article entier du vendredi si seulement on avait plus de temps pour nous. Pour des raisons d’emploi du temps, cela n’a pas pu se faire, mais quel bonheur de le découvrir lors d’une projection de rattrapage la semaine dernière !

 Oh Dae-su, le personnage principal de Oldboy.
Old Boy, est un film qui marque notamment pour sa violence. Si Park-Chan Wook n’a pas pu s’empêcher d’intégrer une petite scène de torture, rien à voir cependant avec ce à quoi il nous avait habitué.

Réalisé par le talentueux  Park Chan-wook, un réalisateur sud-coréen notamment connu de l’occident pour son film Old Boy, ce long-métrage est l’un des thrillers les plus soignés qu’il nous ait été donné de voir. L’histoire part sur un postulat simple dans lequel deux escrocs infiltrent la maison d’un riche coréen opportuniste dont le rêve est de se faire passer pour un noble collectionneur d’art japonais. Pourtant, rien ne va se passer comme prévu et très vite, on comprend qu’aucun des personnages n’est réellement qui il prétend être.

Les personnages principaux du film.
De gauche à droite, le comte Fukiwara, la domestique Sook-hee, la demoiselle Hideko et son oncle Kouzuki, notre belle brochette de menteurs.

Découpé en trois parties, le récit ne cesse en effet de s’étoffer à mesure que le temps passe. Les manipulateurs se font manipuler et les alliances se font et se défont sous les yeux du spectateur médusé qui assiste depuis son fauteuil à un des meilleurs usages de la mise en scène et du montage qui ait été fait ces dix dernières années.

L'affiche de Rashomon, un film d'Akira Kurosawa
Dans ce film de 1950, Kurosawa raconte un même meurtre à travers quatre points de vues différents, ce qui rend l’experience cinématographique d’autant plus troublante pour le spectateur qu’il est habitué à croire tout ce qu’il voit dans un film.

La narration non-linéaire est en effet à l’origine de beaucoup de révélations. Mais alors qu’un Christopher Nolan, passé maître dans ce genre de tours de passe-passe, se serait contenté de monter son film dans le désordre, Park Chan-wook use avec brio du Rashomon Effect, un jeu de montage inventé par le japonais Akira Kurosawa qui consiste à faire progresser l’intrigue en remontrant des scènes clés sous un angle totalement différent.

Comme dans Ring, mais à des fins moins morbides, le réalisateur utilise sa caméra comme un œil humain. Il joue sans que personne ne le remarque avec les lacunes de son champ de vision, glissant des détails cruciaux derrière des éléments de décors dans ce qui parait tout d’abord n’être qu’un effet de style, mais qui s’avère en fait être un coup de génie. Le manoir dans lequel se déroule l’intrigue devient alors un acteur essentiel du drame qui se joue et les cadres toujours impressionnants n’ont d’autre but que de faire réaliser au spectateur qu’il est faible, pris au piège diabolique des manipulateurs dont il croit voir l’histoire. Car il s’agit ici de ne pas s’y méprendre : Park Chan-wook joue au même jeu de mensonges et de trahisons que ses personnages.

Sookee et son complice prétendant être une servante et un aristocrate japonais.
Le spectateur est traité par ce film comme le serait un voyeur. De manière générale, nous en savons autant, si ce n’est plus, que les personnages, nous jouissons donc d’une position dominante sur eux. Ici, Park Chan-wook nous laisse croire un temps que c’est le cas en nous mettant dans la confidence des deux voleurs avant de briser cette illusion. Nous sommes nous aussi des manipulateurs pris à notre propre jeu par un réalisateur qui nous rappelle qu’il existe en tordant ce que nous pensions être la réalité du film au moment où on ne s’y attend absolument pas.

Les acteurs bien évidemment sont impeccables, mais c’est le montage qui est le plus impressionnant. En jouant avec les codes de la mise en scène, il intègre au récit des images qui, nous le croyons, prennent place dans la continuité de la scène à laquelle nous assistons. Ce n’est souvent que bien plus tard que ces images reviennent et que nous réalisons que le film nous dévoilait en fait un élément crucial de l’intrigue, mais que nous avons mal interprété l’indice qui nous était donné car nous n’avions tout simplement pas toutes les informations nécessaires pour le comprendre.

Car Mademoiselle c’est ça aussi ça. Plus qu’un film qui se contente de nous raconter une histoire, c’est un film sur tout ce qui se déroule en parallèle de cette histoire. Le cinéma est depuis toujours délimité par le cadre, mais Park Chan-wook nous raconte avec ce dernier long-métrage l’histoire de tout ce qui se passe hors du cadre. Il nous fait réaliser que nous ne savons jamais que ce qu’on veut bien nous dire.

Sookee et Hideko retirant le corset l'une de l'autre.
Dans cette scène, le corset symbolise l’étiquette absurde à laquelle doivent se soumettre les femmes. Ce n’est qu’aidées l’une de l’autre que les deux héroïnes vont se libérer de ces règles imposées tacitement par des hommes pour enfin prendre leur indépendance.

Bien entendu, tout ceci est au service d’une merveilleuse histoire de libération de la femme. Le contexte de la domination japonaise donne le ton. Le Japon est connu pour son paternalisme encore important, mais choisir de ne pas faire se dérouler l’intrigue dans ce pays, mais plutôt dans un pays dominé militairement renforce encore la sensation oppression que connaissent les personnages. Les femmes ne sont jamais aux commandes de ce qui leur arrive et le destin de la jeune aristocrate est touchant car personne ne la considère comme un être humain, seul son héritage intéresse.

Ce jeu de dupes auxquels s’adonnent les protagonistes finira heureusement par servir les intérêts des femmes qui trouveront toutes quelque chose à gagner tandis que les hommes, peut-être plus ambitieux, connaîtront un destin grotesque et funeste.

Corky et Violet, les héroïnes de Bound, le premier film des réalisatrices de la trilogie Matrix
Evidemment, cette libération de la femme évoquée par le biais du rapport homosexuel n’est pas sans évoquer Bound, le premier film des soeurs Wachowski qu’on vous recommande également chaleureusement !

Enfin, et je n’en avais pas encore parlé, la portée érotique du film sert lui aussi ce propos de libération. Alors que les hommes projettent leurs fantasmes sur les femmes, les transformant en simples objets de plaisir sexuel, ces dernières brisent les chaines de la bienséance de l’époque et décident de vivre l’amour comme elles l’entendent.

Il y a de très fortes chances que les cinémas autour de chez vous ne projettent plus Mademoiselle, mais si vous êtes un peu curieux, que vous êtes passionnés par les thrillers aux retournements de situation imprévus ou que vous voulez tout simplement voir l’un des tous meilleurs films de 2016 (et l’année a été longue et riche en excellents films), alors vous devez faire l’effort de trouver Mademoiselle. C’est une œuvre raffinée dont vous vous souviendrez sans doute pendant très longtemps. Un véritable joyaux de mise en scène qui prouve à ceux qui n’y croient toujours pas que le cinéma est bel et bien un art à part entière qui n’a pas fini de nous surprendre.

Guillaume.


Images :

Park Chan-wook, Mademoiselle,  BAC Films, 2016.

Park Chan-wook, Old Boy,  Show East, 2003.

Akira Kurosawa, Rashomon, 1950.

Lana et Lilly Wachowski, Bound, UGC Fox Distribution, 1996.

Un commentaire sur « Mademoiselle, l’élégante libération de la femme (Park Chan-wook, Mademoiselle, 2016) »

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s