Charlie et la Chocolaterie : Tim Burton au sommet de son art ? (Charlie et la Chocolaterie, Tim Burton, 2005)

Résumé

Un petit garçon issu d’une famille pauvre est assez chanceux pour gagner le droit de visiter les usines du plus grand entrepreneur de la région, qui se trouve produire le chocolat le plus vendu dans le monde. Mais comme ce petit garçon est en fait assez chiant, parce qu’il est gentil, poli, généreux, honnête – bref, tout ce qui fait de lui le cliché d’un enfant de chœur, le film s’intéresse assez vite à ce fameux entrepreneur, qui a l’air d’avoir de gros problèmes.

Eh oui, oui je vous vois venir.

« Mais Manon, on croyait que tu n’aimais pas Tim Burton, surtout celui des années 2000-2010, qu’est-ce que c’est que cet article ? »

– Vous. Je vous l’ai dit, je vous ai vu venir.

Tim Burton qui tient le petit chien de Frankenweenie dans sa main.
Coucou, eh oui Timmy, on reparle de toi en fait.

C’est vrai que j’ai jamais vraiment caché le fait que l’un des réalisateurs les plus populaires de notre époque était pour moi le réalisateur de la déception ultime, et que même pour parler de ses plus vieux films, je n’étais pas sûre d’avoir la patience de replonger dans son univers devenu si commun avec le temps. J’avais laissé ça à Guillaume, qui a écrit un article sur Ed Wood au début de cette année, mais pour moi c’était fini.

Alors pourquoi, un an après avoir signé officiellement le divorce avec Tim Burton dans mon article sur Alice au pays des merveilles, aurais-je décidé de revenir sur sa filmographie que j’avais décidé d’ignorer ?

Ceci, mes amis, c’est la faute à la procrastination sur YouTube. C’est en tombant sur une vidéo de la chaîne ChannelAwesome (dont le créateur est le Nostalgia Critic, mais qui héberge d’autres vidéastes beaucoup moins connus) qui faisait un Top 5 des pires performances de Johnny Depp que l’idée de cet article est venue. Parce que si les quatre premières positions étaient remplies par des films de l’oseferie la plus totale du genre The Tourist, la palme du pire rôle a été remise à Willy Wonka. Sans citer à un seul moment le Chapelier Fou. Willy Wonka serait le pire rôle de Johnny Depp, et la justification : « ba moa gémé mieu le vieu film passke ct mieu avan. »

Gene Wilder dans Willy Wonka and the Chocolate Factory (1971)
Traduction pour nos amis peu habitués au langage employé par les personnes dont l’avis n’a que peu d’intérêt : « Je n’ai pas aimé Charlie et la Chocolaterie de Tim Burton parce que l’américain que je suis a grandi avec le film de 1971 et Gene Wilder dans le rôle titre, et je n’ai absolument aucun vrai reproche à faire au film de M. Burton si ce n’est que je suis quelqu’un de très ennuyeux et que je n’ai pas d’arguments. »

Vous l’avez compris, c’est le genre d’arguments qui m’énerve – ça que et le fait Gene Wilder a.k.a. « le seul et unique Willy Wonka » pense sincèrement que Tim Burton a voulu faire un remake du film de 1971 alors que Charlie et la Chocolaterie est un roman écrit par Roald Dahl, et que les deux films en sont des adaptations séparées. Je n’ai personnellement pas vu le film de 1971, mais j’ai immédiatement voulu prendre la défense de celui de 2005, qui comptait dans ces films que je jugeais comme « pas extraordinaires, mais pas assez mauvais pour qu’on les critique durement. » Et j’ai changé d’avis dessus en le revoyant pour écrire cet article, parce que c’est peut-être l’un des tous meilleurs de Tim Burton.

Pourquoi Charlie et la Chocolaterie est un très bon film de Tim Burton

Vous le savez probablement si vous nous suivez depuis un moment, sur la Question du Vendredi Soir, notre rupture avec Tim Burton date de la sortie d’Alice qui, en plus de ne ressembler en rien à l’histoire d’origine ou au premier film de Disney, ressemble à peine à ce qu’on attend généralement d’un film de Burton. Ce qui n’est pas le cas de Charlie et la Chocolaterie, qui est le dernier de ses films live-action à avoir encore un peu la patte particulière du réalisateur, du moins à mon sens.

Quand on parle de Burton, ce qui vient immédiatement à l’esprit est l’aspect visuel du film – c’est la marque de fabrique du monsieur, ce qui fait qu’on ne va jamais (normalement) le confondre avec un autre réalisateur, et que dès qu’on voit ne serait-ce qu’une image d’un de ses films, on sait immédiatement ce qu’on regarde.

Pour prendre un exemple simple, il y a chez Burton certaines images qui reviennent constamment, l’une d’elles étant la rue d’une ville généralement représentée comme présentant peu d’intérêt, avec au bout de celle-ci un point remarquable qui est en général ce qui intéresse réellement le réalisateur (et donc le spectateur), et en plus l’endroit où se termine le film. Pour illustrer :

4 images comparatives des différents plans de rue dans les films de Tim Burton
De gauche à droite et de haut en bas : Edward aux mains d’argent (1990), Sleepy Hollow (1999), Charlie et la Chocolaterie (2005) & Frankenweenie (2012)
Charlie et la Chocolaterie, salle de la rivière chocolat
Non vraiment, autant de couleurs vives chez Burton c’est exceptionnel.

Ce sont, je trouve, les quatre plans les plus représentatifs de ce phénomène dans la filmographie de Burton, et qui ne s’arrête pas à Charlie et la Chocolaterie – oui oui, il y a bien Frankenweenie dans cet assortiment de plans, même s’il est sorti après Alice, parce que Burton qui fait un remake d’un de ses courts-métrages de jeunesse en stop-motion, je l’ai évidemment vu au cinéma même si boudais déjà le monsieur. Dans les captures d’écran ci-dessus, mis à part pour Edward aux mains d’argent, on voit assez distinctement que Burton semble aimer les nuances de gris : cependant on se souviendra qu’il y a en général des décors ou des passages (je pense par exemple aux flashbacks de Sleepy Hollow) beaucoup plus colorés, à l’exception évidemment de Frankenweenie qui, faisant référence au Frankenstein de la Hammer, ne peut se permettre autre chose que le noir et blanc. Dans Charlie, c’est d’autant plus marqué que les couleurs sont à chercher dans la chocolaterie même, et que celles-ci sont très vives, très acidulées, et vraiment surprenantes dans le sens où il est très rare pour Burton d’en mettre autant. Rare au point que ça n’arrive que dans ce film, de même que les décors extérieurs sont rarement autant noirs et blancs – c’était même exactement l’inverse dans Edward aux mains d’argent sorti quinze ans plus tôt, où la banlieue ennuyeuse est colorée pour contraster avec Edward et son lieu de vie dont les couleurs dominantes sont le noir et le blanc.

Sauf que Burton a beau adorer ces couleurs pour sa garde-robe, déjà, une chocolaterie terne ça n’aurait pas eu grand intérêt vu le propos du film, et il doit bien admettre qu’il a un univers globalement coloré malgré tout.

Jack Skellington en Père Noël, L'Etrange Noël de Monsieur Jack
Tim Burton est un de ces rares réalisateurs qui arrive à associer une imagerie à la fois enfantine et macabre, et à pourtant faire passer cela avec une douceur à toute épreuve.

Ensuite, l’histoire est typique de tout ce qu’on peut aimer comme scénarios chez Tim Burton : c’est très naïf, il y a un côté enfantin au milieu de toutes ces images parfois inquiétantes, et souvent sombres. Pensez à L’Étrange Noël de Monsieur Jack (qu’il a écrit, même s’il n’a pas pu le réaliser puisqu’il était sur Batman Returns) et à ce squelette roi d’Halloween qui rêve de fêter Noël ; Frankenweenie où le petit Victor parvient à ressusciter son chien qui s’est fait renverser ; Sleepy Hollow où Ichabod parvient à résoudre une énigme apparemment insoluble, et qui trouve l’amour en même temps après avoir vu moult gens se faire décapiter par un fantôme. Ici ? Très simplement, le jeune Charlie Bucket qui réalise son rêve de rentrer dans la chocolaterie de Willy Wonka, et parvient à sortir sa famille de la pauvreté ; et en parallèle, Willy Wonka qui se réconcilie avec son enfance, son père et le concept même de famille. C’est mignon tout plein.

Les images dérangeantes ? Elles y sont malgré tout – il y a les machines de la chocolaterie que l’on ne verra que pendant le générique de début, l’absurdité du travail du père de Charlie qui consiste à boucher des tubes de dentifrices et qui finit par être remplacé par une machine comme celles de Wonka… Oh, et Willy Wonka lui-même.

Poster d'Alice au pays des merveilles (2010)
« Coucou, venez on parle de moi ? »

Plus que Charlie, Wonka est le personnage principal du film – Charlie n’est qu’un prétexte pour le rencontrer, mais les flashbacks sont ceux de Willy Wonka, et le film ne se termine pas tant que ce dernier n’a pas réglé ses problèmes avec l’idée de famille, comme évoqué plus haut. Et puis, s’il vous faut encore un argument, c’est Johnny Depp qui joue le rôle de Willy Wonka – et Johnny Depp dans un film de Tim Burton, c’est forcément le personnage principal, même quand le nom de celui-ci n’est pas DU TOUT dans le titre du film. Bon, cette fois-ci je ne peux pas lui en tenir rigueur, puisque Willy Wonka est bien plus intéressant comme personnage que Charlie Bucket.

Intéressant et inquiétant : Burton lui ajoute une histoire d’enfance privée de bonbons et un père dentiste, mais également une sorte de double personnalité qui en fait un personnage assez ambigu. D’un côté, c’est un enfant qui n’a jamais su grandir et considère que son enfance véritable a été gâchée par son père, et qui pourtant déteste les enfants autant que les parents ; de l’autre, on y voit un homme très au courant du fait qu’il met cinq enfants en danger en les laissant s’approcher de produits ou de machines dangereuses, et qui y prend beaucoup de plaisir. On sait que Johnny Depp depuis quelques années n’est définitivement plus au meilleur de sa forme, mais fort heureusement ce n’était pas encore le cas pour Charlie et la Chocolaterie, et il alterne entre une sorte de créateur fou, naïf et socialement inadapté et un personnage malsain, calculateur et qui prend du plaisir à observer ses jeunes invités avoir des accidents, ainsi qu’à voir l’inquiétude de leurs parents.

Christopher Lee dans le rôle de Wilbur Wonka, Charlie et la Chocolaterie (Tim Burton, 2005)
En même temps, difficile de ne pas devenir quelqu’un de dérangé quand ton père, c’est Christopher Lee qui t’interdit de manger des bonbons même à Halloween.

Des exemples, il y en a à chaque fois qu’un enfant est « éliminé » de sa petite compétition : quand Augustus Gloop tombe dans la rivière de chocolat, le regard de Wonka change pour la première fois pour devenir malsain, et Mike Teavee (qui a cracké le système pour obtenir un ticket d’or) soupçonne qu’il ne s’agit pas d’un accident, ce que Wonka fait semblant de ne pas comprendre. Dans le cas de Violet qui est une championne de mâchage de chewing-gum, Wonka l’amène sciemment devant une machine qui en fabrique, la met en marche, et ne lui déconseille de consommer son produit qu’une fois le chewing-gum créé – alors qu’il connaît parfaitement les effets secondaires de ceux-ci, à savoir qu’ils transforment leurs consommateurs en myrtilles, puisqu’il a déjà testé cette confiserie vingt fois. Quand Veruca est éliminée du fait qu’elle n’est qu’une petite fille pourrie-gâtée, Wonka force le père de celle-ci à observer le résultat de son éducation trop laxiste en empêchant quiconque d’aller secourir la petite fille : il garde le portillon qui les sépare d’elle et des écureuils qui l’encerclent fermé, alors même qu’il trouve rapidement la clef pour l’ouvrir. Enfin, le chocolatier semble ravi (toujours avec cet air malsain) de voir Mike Teavee choisir de visiter la salle de télévision, et ne l’empêche pas de tester sa machine à téléporter qui pourrait le réduire en miettes (il le dit lui-même) ; et il a même l’air déçu de voir que Mike est en un seul morceau.

Johnny Depp dans le rôle de Willy Wonka, Charlie et la Chocolaterie (2005)
/!\ ALERTE PSYCHOPATHE /!\

Ceci dit, Willy Wonka a toujours été un personnage plus ou moins ambigu, et il n’est pas étonnant de la part de Tim Burton d’avoir voulu plus s’intéresser à celui-ci qu’à Charlie pour cette raison en particulier. Ça et, évidemment, parce que tout comme le réalisateur lui-même, Willy Wonka est un artiste en crise.

Quand Tim Burton se met en scène

Parce que oui, une constante chez Burton, c’est qu’il adore parler de personnages d’artistes, ou plus généralement de créateurs, qu’ils soient ses personnages principaux ou non, et de façon plus ou moins détournée. C’est ce qu’on pouvait reprocher à Alice au pays des merveilles notamment, où Alice n’étant pas une artiste, c’était le Chapelier Fou qui avait pris la tête de l’affiche.

Ici, même constat : Willy Wonka est au centre de l’affiche d’un film qui porte le nom de Charlie et la Chocolaterie, et prend beaucoup, BEAUCOUP plus de temps d’écran que le personnage éponyme.

« Alors pourquoi râler sur Alice, et pas sur Charlie, puisque Burton y fait la même chose ? »

– Vous, qui me trouvez injuste avec ce bon Timmy.

Charlie découvrant u ticket d'or
« Fantastique ! J’ai gagné le droit de ne pas être le héros de mon film ! Merci Tim ! »

La différence entre Alice et Charlie, je dirais que c’est que dès le départ on nous montre que Charlie est un petit garçon en soit très banal et qui présente peu d’intérêt, là où Alice semblait avoir plus de caractère au début du film, avant d’être délaissée et de redevenir un personnage totalement déjà-vu. D’entrée de jeu, Tim Burton fait comprendre que Charlie ne sera pour lui qu’un prétexte à aller explorer ce qu’il se passe sous le chapeau de Willy Wonka.

Du coup, qui est Willy Wonka selon Tim Burton ? C’est un chocolatier connu dans le monde entier, entouré de mystère, qui a commencé dans une petite boutique d’abord connue de quelques fins gourmets, et qui a pris de l’ampleur, au point d’ouvrir une usine et d’attirer les regards de la concurrence, qui a fini par le copier. Il s’est donc séparé de tous ses employés et a vécu reclus pendant des années en continuant de produire du chocolat malgré tout – et le reste du monde a continué de le consommer sans vraiment se soucier de ce que devenait Willy Wonka. Au moment où commence le film, Wonka décide d’ouvrir sa chocolaterie à cinq jeunes chanceux, et on apprend par la suite qu’il s’agissait pour lui de trouver un héritier à qui léguer son savoir-faire ainsi que son usine. Cependant, le Wonka de Burton, contrairement à celui de Roald Dahl ou, pour ce qu’on en a à faire, celui de Gene Wilder, n’est pas vraiment à l’aise en public, préfère réellement vivre seul dans son petit monde, et se fiche bien d’avoir des références parfois si datées que même les parents ont du mal à les saisir.

Charlie et son grand-père portant d'étranges lunettes et représentant les critiques au regard faussé.
D’ailleurs, beaucoup de critiques mitigées venaient de gens trouvant à redire sur le personnage de Willy Wonka, jugé trop froid, distant et dérangé, alors qu’il n’y a pas de meilleur façon de jouer un inventeur excentrique coupé du monde puis 10 ans que celle choisie par Depp #AchetezVousDesYeuxLesGars

Ce qui, en tout, me fait dire que Willy Wonka est un reflet de ce qu’est Tim Burton en 2005. Un artiste dans son monde qui essaie de dire son malaise croissant face au reste de la société.

Willy Wonka explorant une jungle à la recherche de nouvelles idées.
Dans sa jeunesse, Willy Wonka n’hésitait pas à tordre les frontières de son univers, à explorer son art pour trouver de nouvelles idées, un peu comme Tim Burton, mais les deux sont devenu très gros très vite au point de se perdre dans une industrie qui les dépasse.

C’est tiré par les cheveux ? Pourtant le film donne des dates assez étonnantes quant à la vie de chocolatier de Willy Wonka. On nous dit que par rapport à l’époque du film, sa boutique date de 20 ans auparavant, et l’ouverture de son usine 15 ans avant l’épisode des tickets d’or. Étrangement, le premier long-métrage de Burton, Pee-Wee’s Big Adventure, est sorti en 1985, soit vingt avant exactement avant Charlie et la Chocolaterie. Quinze ans avant Charlie ? On est en 1990, c’est Edward aux mains d’argent, et le début de LONGUES année de collaboration avec son acteur fétiche, Johnny Depp, ainsi que des films qui semblent être les plus représentatifs du cinéma de Tim Burton – parce que Batman, hein, bon. C’était pas si ouf que ça non plus. A ce moment-là, Burton et son style finissent par devenir réellement à la mode, chaque film qu’il réalise (ou écrit / produit, comme L’Étrange Noël de Monsieur Jack) le rend un peu plus familier aux yeux du grand public. Au final, son style finit par ne plus être si original – c’est pour le coup dans les années 2000 que cela se voit le plus, avec des films comme Les Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire (2004) où le réalisateur a choisi d’engager les trois personnes qui avaient travaillé sur le design de Sleepy Hollow pour donner un aspect burtonesque à son film. De même, des films comme Numéro 9 ou Coraline, tous deux sortis en 2009 (donc après Charlie), ont vu leur publicité tourner autour du nom de Burton alors qu’il était seulement producteur du premier et uniquement consultant design (!) sur le deuxième. Plus récemment, il est devenu une véritable marque de fabrique chez Disney, avec Alice et sa suite, Alice de l’autre côté du miroir, suite qui a encore une fois été seulement produite par Burton – et pourtant il n’y a que son nom qui y est associé, le réalisateur est demeuré un inconnu. En somme, le succès de Burton lui a fait perdre ce qui faisait de lui quelqu’un d’unique, de même que pour Wonka.

Une image du film Numéro 9
Et sérieusement, utiliser à tort et à travers le nom d’un réalisateur créatif pour promouvoir des films vides, c’est moche #GuillaumeNAimePasDUTOUTNumero9.

La ressemblance ne s’arrête pas là : Burton, comme Wonka, semble du genre à s’enfermer dans son petit monde rassurant. Ce qui me fait dire cela, c’est encore une fois en rapport avec l’époque où est sorti Charlie et la Chocolaterie : quatre ans après le remake de La Planète des Singes qui est probablement le pire des films de Burton, et cela même indépendamment des attentes que l’on peut avoir de lui – ce n’est même pas un bon remake. C’est également deux ans après Big Fish, qui ne fit pas grand bruit et qui reste un grand oublié de la filmographie de Burton. C’est le moment où les choses commencent à ne plus aller parfaitement bien, même si personne ne reproche rien à Burton ; quelque chose semble être en train de se perdre. Du coup, il fait ce que très peu de réalisateurs font dans leur carrière : il réalise deux films en même temps. En effet, en 2005, Tim Burton sort à la fois Charlie et la Chocolaterie ET Les Noces Funèbres, les deux impliquant Johnny Depp ET Helena Bonham Carter, contrairement à ses films de 2001 (où il n’y avait pas Depp) et 2003. Il a même avoué que le tournage simultané des deux films était quelque chose de difficile pour lui ainsi que pour Danny Elfman (son compositeur fétiche #BurtonFamily), et pourtant il l’a fait alors que rien ne l’y forçait, et a sorti deux films qui lui ressemblent BEAUCOUP. Un peu à la façon d’un Willy Wonka qui en a eu marre de voir le monde extérieur et a préféré se renfermer dans sa petite zone de confort où il se sent bien pour pouvoir faire un travail de qualité. Pour Burton, la zone de confort semble se trouver du côté des films en stop-motion, où il peut laisser s’exprimer toute sa créativité en terme de scénario, de design, et évidemment de direction.

Johnny Depp dans Dark Shadows.
Les mecs, je veux pas vous affoler, mais le Dracula de Coppola est sorti en 1994, et les simples tétons non-morts de Gary Oldman étaient déjà plus sexy que Cédric Diggory revenu d’entre les morts ou que Deppula. Et ça sentait un peu moins le réchauffé, aussi.

Et ce ne sera même pas la dernière fois que Burton agira comme ça, puisqu’en 2012 sortira Frankenweenie, encore un excellent film en stop-motion, ainsi que Dark Shadows, un live action… Que j’avoue n’avoir jamais eu envie de voir, parce que je l’ai toujours vu comme un Tim Burton qui s’imite tout en surfant sur la mode des vampires en pleine rage à l’époque. Toujours est-il que Frankenweenie arrive après deux films qui ont globalement été moins appréciés, à savoir Sweeney Todd (je ne comprends pas les gens) et Alice au pays des merveilles (je comprends les gens), qui traditionnellement marque l’un ou l’autre le point de rupture dans la carrière de Timmy, selon à qui on demande. Du coup, j’attends impatiemment le moment où Burton aura un nouveau coup de mou, histoire d’avoir un nouveau film en stop-motion.

Le chien zombie du film Frankenweenie
Pour rappel, voici une image de Frankenweenie, un des tous meilleurs films de Tim mais que tout le monde a boudé en salle.

Parler de la ressemblance entre Wonka et Burton, c’est bien : cependant, ce qui est intéressant dans le film, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de parler d’un artiste sans rien dire autour, et là encore, le Tim avait pas mal de choses à raconter.

Willy Wonka et l’industrie Hollywoodienne

Tim Burton à sa table d'animation
Un jeune Tim Burton plein d’énergie à sa table d’animation chez Disney.

On le sait, Burton ne porte pas vraiment les studios de production dans son coeur, même s’il est revenu à travailler avec eux parce que c’est obligatoire pour un réalisateur qui veut pouvoir manger. Le mieux qu’un créateur puisse faire quand il est bloqué dans un tel système, c’est encore de s’enfermer le plus possible dans sa bulle, comme on en a parlé un peu plus haut.

Le film, à mon sens, présente une réflexion sur le système de création à Hollywood de nos jours, où ce n’est pas tant l’art qui est applaudi mais sa rentabilité. Et encore une fois, Willy Wonka a exactement le même problème, et là où on le voit encore le mieux, c’est avec les enfants.

Les enfants dans l’histoire ne sont en soit pas très intéressants, juste des archétypes – le gros garçon un peu méchant, la peste bonne en tout, l’autre peste pourrie-gâtée, le gosse hyperactif accro aux jeux vidéos, et ce garçon qui aime tout ce qu’on lui raconte parce qu’en soit il est juste chiant comme la pluie. Sauf qu’ils ont tous comme point commun d’être des consommateurs du chocolat de Willy Wonka, et c’est là que ça devient intéressant si l’on se dit qu’ils peuvent tout aussi bien représenter différents types de fans des films de Tim Burton.

Willy Wonka et ses fans visitant l'usine.
Plus qu’une simple adaptation d’un roman jeunesse, ce film est donc une journée portes ouvertes dans l’univers du réalisateur qui invite tous ses fans à réfléchir avec lui sur son cinéma.

Augustus Gloop est un glouton : il mange le chocolat sans réfléchir, sans arrêt, au point qu’il est capable de manger une partie du ticket d’or qu’il trouve tant il ne regarde pas ce qu’il avale. Veruca Salt a son ticket d’or parce qu’elle l’a exigé de son père, mais n’a en fait jamais goûté une seule fois au chocolat de Wonka, alors même que ses parents en ont acheté des quantités astronomiques. Violet Beauregard est une championne, mais surtout une consommatrice de chewing-gum, qu’elle est capable de garder pendant trois mois en bouche : il y a fort à parier qu’elle n’a pas réellement apprécié elle non plus le chocolat de Wonka. Mike Teavee a hacké le système pour avoir un ticket d’or et visiter la chocolaterie, mais n’aime pas le chocolat et passe son temps à critiquer Wonka. Charlie, enfin, n’a pas souvent accès aux sucreries, et est le seul à apprécier sa barre de chocolat – du moins la première, puisqu’il en achètera par la suite deux autres uniquement pour essayer de trouver un ticket d’or lui aussi.

Willy Wonka n’apprécie aucun de ces enfants, et pour cause : Burton critique ces différents types de fans avec chacun des enfants ainsi qu’avec le grand-père de Charlie qui représenterait un fan de la première heure un peu lourd.

Veruca Salt, Charlie et la Chocolaterie (2005)
Oui, je sais, parmi tous les portraits de fans dressés dans ce paragraphe, en tant que fan de Burton je ressemblerais effectivement plus à Veruca qu’aux autres… #MyBad #PromisJeMeSoigne

En effet, la première question que pose Grand’Pa Joe à Wonka, c’est « Est-ce que vous vous souvenez de moi ? » – un peu comme un fan qui aurait été à toutes les conventions, toutes les avants-premières, qui aurait obtenu 159 autographes, et assume que du coup son idole la connaît aussi bien que lui pense la connaître. Mais du coup, Augustus est ce fan qui AIME tout ce que Burton peut faire, que ce soit vraiment bon ou pas, puisqu’il ne réfléchit même pas à ce qu’il regarde – tant que c’est un film de Burton. Il n’a pas de sens critique, ne remet jamais rien en question, et même après que Wonka lui ait causé des misères pour le punir de sa gloutonnerie (en le faisant aspirer par une machine infernale), il continue de vouloir manger de ses produits. Veruca est au contraire une admiratrice éternellement insatisfaite, qui pense que le réalisateur lui doit quelque chose absolument, et qui exige de lui qu’il réponde à tous ses caprices. Violet a le traitement le plus doux dans le film : elle consomme quelque chose de réchauffé, avec ce chewing-gum qu’elle garde pendant des années ; ce serait une fan de blockbuster, qui se fiche pas mal du travail qu’un auteur peut faire, et qui n’aime pas voir quoi que ce soit qui sorte de l’ordinaire. Pourtant, quand Wonka lui fait goûter son chewing-gum révolutionnaire, elle adhère totalement à ce qu’il fait, le regarde avec admiration, et le voit comme un génie – et d’ailleurs, quand elle sort de la chocolaterie, elle est heureuse de sa nouvelle souplesse (d’esprit ?), malgré le fait qu’elle soit par la même occasion devenue différente et que sa mère la regarde avec encore plus de mépris qu’auparavant. Mike quant à lui répond parfaitement au dicton « haters gonna hate » (en français, « les rageux rageront ») : il n’aime pas ce que fait Wonka, il n’attend absolument rien de lui, mais veut quand même pouvoir connaître tout de son travail pour encore plus le critiquer ; s’il était un fan de Burton, ce serait celui qui va voir tous ses films en sachant très bien qu’il ne va pas les aimer, juste pour le plaisir de dire à quel point il ne les aime pas.

Charlie, du coup, c’est le jeune ingénu. Il ne connaît rien au cinéma, n’a aucune référence, mais également aucune attente. Il gagne visiblement la sympathie de Wonka quand il comprend et explique à Mike que « les bonbons n’ont pas besoin d’avoir de sens, c’est pour ça que ce sont des bonbons » – de même que les films ne sont pas obligé d’avoir du sens, ou d’être profond, mais juste besoin d’être bons.

Alice au pays des Merveilles (2010)
Donc ici nous avons la preuve que Tim Burton est parfaitement capable de ne pas faire de sens, et que c’est même une idée qu’il AIME.

C’est pour ça que je prends Charlie et la Chocolaterie comme une sorte d’appel à l’aide de Tim Burton, qui se voit s’enfermer de plus en plus dans le jeu des producteurs – tout comme Wonka, il a toujours son monde au beau milieu de cette usine grise et froide, mais il sait que ça ne va pas durer longtemps. Il sait à ce moment là qu’il a besoin de fans, certes, mais de fans prêts à accepter ce qu’il fait, sans demander leur reste – et sans pour autant se défaire de leur esprit critique, puisque Charlie, après la fin de la visite, arrive à être très critique des actions de Willy Wonka, ce qui aide ce dernier à se réconcilier avec son père et avec le concept de famille.

Au-delà de ça, et de ces petites réflexions que je me suis faite en revoyant le film, celui-ci reste très bon, très agréable à regarder, vraiment drôle, et il passe tout seul avec un bon petit chocolat chaud pour accompagner vos soirées d’hiver. Quant à tous les adeptes du « ct mieu avan » qui voudraient encore me soutenir que la version 1971 de Charlie et la Chocolaterie est meilleure que ce film : chut, Tim Burton fait de l’art, Mel Stuart n’a fait qu’un film rediffusé tous les Noëls aux Etats-Unis, un peu comme nous on bouffe La Soupe aux Choux sur M6 à tous les Nouvel An.

Jacques Villeret dans La Soupe aux Choux
Haters gonna hate.

Manon.


Crédits image

Photo de Tim Burton FRANKENWEENIE – (Pictured) Tim Burton holding Sparky.  ©2012 Disney Enterprises, Inc.  All Rights Reserved. Photo by: Leah Gallo

Mel Stuart, Charlie et la Chocolaterie, Paramount Pictures, 1971.

Tim Burton, Edward aux mains d’argent, 20th Century Fox, 1990.

Tim Burton, Sleepy Hollow, Paramount Pictures, 1999.

Tim Burton, Charlie et la Chocolaterie, Warner Bros. Pictures, 2005.

Tim Burton, Frankenweenie, Walt Disney Studios Motion Pictures, 2012.

Henry Selick, L’Étrange Noël de Monsieur Jack, Buena Vista Pictures, 1993.

Tim Burton, Alice au pays des merveilles, Walt Disney Studios Motion Pictures, 2010.

Shane Acker, Numéro 9, Focus Features, 2009.

Tim Burton, Dark Shadows, Warner Bros. Pictures, 2012.

Jean Girault, La Soupe aux Choux, Les Films Christian Fechner, Films A2, 1981.

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