The Truman Show : Sommes-nous au contrôle de nos vies ? (Peter Weir, The Truman Show, 1998)

Résumé

Truman Burbank est un bon gars. Marié à son infirmière chérie, il se lève tous les matins du bon pied pour aller travailler dans sa compagnie d’assurance. Là, il papote avec ses collègues adorés avant de rentrer chez lui et de partager une bonne bière avec son meilleur ami. Sauf que ce que Truman ignore, c’est que sa vie est mise est scène et qu’il est en fait la star d’un programme de TV réalité au succès mondial : le Truman Show.

Louis de Funès dans le Gendarme de Saint-Tropez
Par exemple, dans le même genre, je n’arrive pas à accrocher à Louis de Funès. C’est évident qu’il est excellent dans ce qu’il fait, mais je n’aime juste pas ce qu’il fait.

Jim Carrey fait partie de ses acteurs dont je ne pensais pas forcément parler un jour. Quand on pense à ce comédien, on l’associe en effet très rapidement à des comédies du type Ace Ventura, The Mask ou Dumb and Dumber qui sont les films qui l’ont vraiment fait connaître. Ce n’est pas que ces films soient mauvais, mais j’ai un mal fou à prendre du plaisir devant des comédies dont le ressort comique central est la capacité de l’acteur principal à gigoter dans tous les sens, à tordre son visage dans des grimaces absurdes et à émettre des bruits étranges avec sa bouche. Comme ce genre de comédies est celui que l’on associe facilement avec Jim Carrey, c’est tout naturellement que j’ai mis sa filmographie de côté.

Et puis, un peu par hasard, je suis retombé sur The Truman Show, une comédie dramatique où le jeu de Carrey est beaucoup moins clownesque et où sa gestuelle est vraiment exploitée intelligemment, d’abord dans la retenue alors qu’il incarne un personnage normal et calme, et de plus en plus dans la folie pure et dure de ses autres personnages à mesure qu’il découvre l’improbable vérité sur son monde.

Le truc, c’est qu’en plus de l’incroyable performance de Jim Carrey dans ce film, sa thématique, sa musique et la grande richesse de son scénario pourtant très simple m’ont tout de suite captivé et j’avais très envie de consacrer un article à ce trésor de la fin des années 90 qu’est The Truman Show. Une envie qui n’a été renforcée que par la constatation que trop peu de gens continuent d’en parler aujourd’hui, ce qui fait que si comme moi, vous étiez un peu trop jeune pour aller voir ce genre de films au cinéma en 1998, vous êtes sans doute totalement passé à côté de ce classique.

L'affiche de Dumb and Dumber 2
Alors qu’en 2014, Dumb and Dumber était à nouveau d’actualité, preuve qu’on ne retient peut-être pas les meilleurs films de Jim Carrey…

La vraie vie authentique de Truman

William Shakespeare.
« Salut gros, je suis William Shakespeare,  auteur de Comme il vous plaira, une pièce dans laquelle j’ai écrit : « Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs. » Donc si, The Truman Show, c’est totalement du Moi. »

Le film s’ouvre tranquillement sur des interviews d’acteurs de l’émission The Truman Show. Montés sur le magnifique thème de Philip Glass, elles évoquent l’espoir que cette émission donne aux gens, mais aussi la sincérité de ce programme. Lorsque Christof, le créateur du programme, tente de le résumer, il le fait sobrement en expliquant que ce n’est peut-être pas aussi beau que du Shakespeare, mais c’est la vie telle qu’elle est vraiment : authentique.

Les aventures que Jim Carrey vit malgré lui sont donc ce qui s’approche le plus de la “vraie” vie, et cela, le film nous le rappelle régulièrement.

En résumé, Truman, dont le nom est la contraction de “true” et de “man” ce qui signifie “vrai homme”, vit dans une petite maison toute mignonne d’une agréable banlieue américaine. Chaque matin, il se lave avec le sourire, avale un bon petit déjeuner et sort de chez lui, sa mallette à la main pour aller au travail. Sur le chemin, il croise toute une flopée de voisins, de connaissances et d’inconnus visiblement épanouis et souriant. Tout le monde s’adresse un petit mot poli, on se salue lorsqu’on se reconnait et on se sépare rapidement pour vaquer à ses occupations, heureux de vivre dans un endroit aussi agréable.

Truman se faisant saluer par deux hommes devant une affiche publicitaire
Sérieux, Truman se fait sans arrêt interpeler dans la rue, mais c’est toujours pour un petit mot gentil ! Ça fait rêver comme quotidien non ?

Truman semble avoir une vie parfaite et aucun nuage n’obscurcit son quotidien. De quoi pourrait-il se plaindre ? Sa femme, Meryl est une épouse dévouée et serviable, infirmière de son état, elle a le cœur sur la main et travaille dur à prendre soin de son mari chéri, mais aussi de ses pauvres patients à qui la santé fait défaut. Truman a également un meilleur ami, Marlon, avec qui il partage chaque soir ou presque une bière fraîche en ressassant les heureux souvenirs de leur longue camaraderie commencée lorsqu’ils n’avaient que sept ans. D’ailleurs, comme le lui rappelle parfois Marlon, Truman a un métier en or puisqu’il est employé de bureau, la planque parfaite pour quiconque souhaiterait se faire un peu d’argent facilement sans avoir trop de responsabilités.

Un des mutants de la Colline a des yeux (2006) trainant une de ses victimes dans la ville test qui lui sert de refuge.
La banlieue où vit Truman est tellement un cliché du rêve américain que vous y ajoutez des mutants cannibales et vous obtenez La Colline a des yeux.

En somme, la vie de Truman, la vraie vie selon Christof et les membres de l’équipe de l’émission, se cantonne à une petite routine confortable. Il s’agit d’un univers douillet où jamais rien de grave n’arrive vraiment. Les jours se suivent et se ressemblent et aucune mauvaise surprise n’arrive jamais. Ce n’est peut-être pas l’avis de Truman car en y réfléchissant, il a vécu des journées un peu plus difficiles que les autres, comme ce jour où son père est mort en mer, ou celui où son amour de lycée a quitté la ville pour aller vivre aux iles Fiji. Mais d’un point de vue extérieur, tout cela était contrôlé, tout faisait parti d’un scénario pré-écrit par l’équipe technique de l’émission. Ce scénario fait office de destin pour Truman, et tant qu’il est suivi à la lettre, rien de problématique ne peut venir nuire à la vie du héros.

Wolverine au Japon
Bien entendu, tout ça, vous le saviez car on en avait parlé il y a peu avec Wolverine : le combat de l’immortel.

Mais cette idée du scénario vient faire s’interroger le spectateur : La vraie vie est donc une vie prédécoupée, sans réelle surprise ? Si vous vous souvenez de notre article sur Forrest Gump, vous avez sans doute en tête qu’une vie heureuse est une vie où l’on cesse de se poser des questions, certes, mais une vie où l’on saisit les opportunités, une vie où l’on voyage et où l’on tente de nouvelles expériences. Ces choses là, Truman ne peut pas les faire car sa vie pré-écrite le force à rester cloîtré dans sa routine.

Pour Christof, une vraie vie heureuse est donc une vie sans aventure. Une vie monotone, c’est vrai, mais rassurante. Il faut savoir s’en remettre à ce qui est prévu, à une espèce de destin-scénario sans poser de question et à accepter ce que l’on a.

Le héros Néo dans le premier film Matrix
C’est à partir du moment où tu réalises que Matrix, c’est juste The Truman Show avec du Kung Fu que tu te dis que la trilogie des Wachowski étaient peut-être incroyable visuellement, son scénario n’était pas si révolutionnaire que ça…

Une vie qui ne nous appartient plus

A partir du moment où la vie serait écrite, elle nous échappe. The Truman Show semble donc partir du principe qu’une vie authentique est une vie où d’autres prennent des décisions à notre place.

Mais en dehors de cette idée de scénario, il y a d’autres éléments qui viennent pervertir l’existence de Truman. En effet, l’émission étant diffusée en continu sur une chaine dédiée (comprenez par là 24h sur 24 et 7 jours sur 7 depuis la naissance de Truman), il n’y a aucune coupure pub. Mais l’émission étant un programme TV avec du matériel de qualité à entretenir et un nombre de techniciens et d’acteurs hors norme, il faut bien trouver un moyen de la financer. La solution trouvée est celle que l’on retrouve dans presque tous les films : les placements de produits. Comme l’explique Christof lors d’une interview, tous les objets, les vêtements, les maisons, la nourriture que l’on retrouve dans The Truman Show sont des produits de l’extérieur qui ont été placés là pour faire de la publicité aux marques en échange d’un apport financier.

Truman filmé par la biais d'une mini caméra.
Comme le rappellent certains effets, les images que nous voyons de la vie de Truman sont des images que voient aussi les spectateurs du Show.

La vie de Truman est donc une immense publicité, et si lui ne le réalise pas, car il y a toujours été exposé, le spectateur ne peut pas s’empêcher de se rendre compte que certains plans mettent plus en valeur les marques que les personnages.

On se retrouve ainsi avec des images assez cyniques où l’on comprend que Meryl ne cherche pas à remonter le moral de Truman en lui préparant un chocolat chaud, mais bien à toucher une prime en faisant la pub dudit chocolat chaud et l’on réalise que si Marlon vient partager une bière chaque soir avec son bon ami Truman, ce n’est pas pour passer du temps avec lui, mais pour donner du temps d’antenne à cette marque de bière qui a du payer une sacrée somme d’argent pour être aussi bien placée.

Meryle venant d'acheter un épluche-légume.
« Regarde chéri, je vais marquer une pause totalement non naturelle pour détailler les fonctions de notre nouvel épluche légume en regardant fixement le mur. »

La vie de Truman ne lui appartient donc pas, mais appartient aux marques qui jalonnent son quotidien. D’ailleurs, fait assez violent, Truman appartient légalement à la boite de production à l’origine du programme car, né d’une grossesse indésirée, il a été adopté par les producteurs qui ont donc le droit, en tout cas dans l’univers de ce film, de faire ce qu’ils veulent de sa vie.

Truman tentant de recréer le visage de son amoureuse de jeunesse avec des photos de magazines.
La quête de Truman est simple mais belle : il rêve de voyager pour retrouver son amour de jeunesse malgré un « destin » qui le force à rester chez lui. Le VRAI libre arbitre ne serait-il pas d’envoyer chier la volonté supérieure ?

Ainsi, Truman n’a jamais été au contrôle et on rejoint l’idée du scénario évoquée précédemment. Alors que ses hormones lui disaient qu’il était amoureux d’une jeune fille, la société de production responsable du programme désirait l’inverse, et la fille en question a été chassée de la vie de Truman à grand coup de déménagement pour forcer le héros à épouser une femme qui ne l’aimait pas mais qui avait été engagée pour jouer son épouse.

Mais Truman n’est pas le seul prisonnier de son émission. A mesure que le film avance, plusieurs visages apparaissent de manière récurrentes : les spectateurs. Issus de toutes les classes sociales, de tous les pays et de tous les âges, les spectateurs du Truman Show ne rateraient un épisode pour rien au monde. Ils sont assis, souvent en groupe, devant la télévision et avalent goulûment chaque retournement de situation de leur émission favorite. Ils vivent au rythme de la vie de Truman à défaut de vivre au rythme de leur propre vie.

Un bar rempli de spectateurs attentifs aux aventures de Truman.
J’aimerais presque un film sur le « vrai » monde de ce film. Comment une telle émission a pu être créée ? Comment les pays font pour tourner alors que visiblement tout le monde passe sa journée devant ? Est-ce qu’il y a des endroits où le Truman Show est interdit parce qu’il représente une vision trop américaine du monde ? Est-ce que ces endroits ont créé des remakes localisés du Show ?

Ces gens qui ne sont pourtant pas à l’intérieur du programme sont tout autant contrôlé par The Truman Show que ne l’est le personnage principal. Lorsque l’émission cesse d’émettre, ils paniquent. Lorsque Truman va se coucher, ils vont dormir eux aussi. Ils suivent ses histoires d’amour avec plus de passion que lui et s’inquiètent presque plus de ses misères que lui.

Tout comme Truman, la vie de ces gens est régie par les placements de produit et l’incitation à la consommation et assez ironiquement, c’est cette vie que condamne Christof. Il reproche aux gens de ne plus savoir vivre par eux-même, de se reposer sur des entreprises qui empoisonnent leur quotidien. C’est pour lutter contre ce phénomène qu’il a décidé de protéger un individu du système en l’enfermant dans une vie “parfaite”. Ainsi, Truman est le seul à ne pas passer son temps devant la TV ou les journaux. Lui et les autres personnages de l’émission sont les seuls que l’on voit sortir de chez eux pour aller faire des choses. Christof a la sensation qu’il offre une vraie vie à son héros, mais ce n’est pas le cas car il reproduit malgré lui le schéma qui pourrit l’extérieur.

"Show me the way to go home", l'un des programmes TV préférés de Truman.
D’ailleurs, Christof reproduit tellement les codes du monde extérieur que lorsqu’il souhaite que Truman reste sagement chez lui, il le colle bêtement devant la TV. Le film en serait presque méta…

Mais cette vie passée devant un écran, à ne pas sortir et à exister par procuration, elle ne vous rappelle personne ?

« Heu… nous ? »

-Vous qui ne pensiez pas être pris à partie.

Exactement. Nous. Nous sommes les personnages assis sur leur canapé à avaler ce que la TV nous envoie sans rien remettre en question, sans rien expérimenter par nous-même. Selon Christof, notre vie a cessé d’être authentique.

Bear Grylls, le présentateur de Man vs Wild.
« C’est vrai, ça vous apporte quoi de me regarder faire le guignol autour du monde sans bouger vos gros culs de votre canapé ? Au moins, si vous alliez dormir seuls en pleine forêt et que vous vous faisiez une tasse de thé à la pisse pour le petit dej, ça pimenterait un peu vos vies de feignasses ! »

Vivre pour soi

Si, comme le film le suggère, nous ne sommes effectivement que des tristes individus à vivre à travers la vie des autres, nous ne valons pas mieux que les figurants qui jalonnent la vie de Truman.

« Quoi ?! Hey mais je veux pas être un figurant moi ! »

-Vous qui voulez faire quelque chose de votre avenir.

Pas de panique galopin, le film a une solution !

Truman faisant du bateau pour échapper à son quotidien.
D’ailleurs, Truman est également le seul personnage a avoir droit à une vraie scène de bonheur.

Dans cette histoire, qui est le seul personnage qui finit par sortir de sa routine et qui obtient ce qu’il veut vraiment ? Truman. Aucun des autres personnages ne vit pour lui-même. Ils sont employés de la chaîne de télévision qui produit le Truman Show ou sont spectateurs du programme, mais leur rôle dans ce film s’arrête là. Truman en revanche arrive à vivre une vraie vie, ponctuée d’imprévu et sur laquelle il influe vraiment en prenant des décisions un peu plus importantes que de savoir quelle sera la couleur de ses chaussettes pour la journée.

Mais la vie de Truman ne commence réellement que lorsqu’il sort de sa routine. Pendant tout le début du film, on le voit répéter les mêmes scènes à mesure que les journées défilent. Il est prisonnier d’un système qui veut le voir à un endroit donné à une heure donnée. Il met donc sa volonté de côté et se plie en quatre pour obéir à ce système.

Forrest mangeant deux glaces en même temps.
C’est bel et bien en faisant ce que l’on veut quand on le veut qu’on vit des instants de bonheur.

La morale de ce film, c’est qu’on ne vit pas tant que l’on vit pour les autres. Il faut vivre dans la spontanéité, dans le présent, pour vraiment vivre. Je comparais ce film avec Forrest Gump en début d’article car Christof prétend que la seule vraie vie est la vie simple et routinière, mais en faisant s’échapper Truman de cette existence et en lui faisant vivre des aventures “authentiques” (à savoir qu’elles ne sont pas scriptées par l’équipe de réalisation de l’émission), le film prouve qu’il va dans le même sens que l’oeuvre de Zemeckis : pour savourer la vie, il faut être simple et agir dans l’instant présent sans se soucier des conséquences (d’ailleurs Zemeckis le prouve dans sa vie personnelle, puisqu’il a réalisé Beowulf visiblement sans TROP réfléchir).

Une scène de repas où les personnages de Louis XVI et Marie-Antoinette mangent sous haute surveillance.
Etre prisonnier de sa propre vie, c’est aussi un sujet abordé dans Marie-Antoinette de Sofia Coppola, un film qu’on vous conseille aussi.

A force de se préoccuper des conséquences de nos actes, on se limite soi-même, on s’enferme et on s’empêche de savourer le présent tellement on est préoccupé par l’avenir. Je ne suis pas certain que Truman s’échappant du studio de tournage connaisse une vie vraiment simple dans le vrai monde car tout le monde ayant vu l’émission, il ne pourra pas faire deux pas dans la rue sans être reconnu. Mais ce n’est pas une chose à laquelle pense Truman. Il veut sortir de son quotidien, il veut reprendre les choses en main et peut-être même aller aux îles Fiji. Tout ce qu’il fait, c’est pour réaliser ce rêve et tant pis pour les conséquences. Sa vie sera un peu plus compliquée sans scénario pour la jalonner car il n’y aura plus personne pour prendre soin de son confort comme le faisait Christof, mais le droit d’écouter et d’apprendre de ses erreurs est aussi quelque chose d’important, et quelque chose que la production lui refusait tant elle prévoyait les moindres détails de son quotidien.

Pour finir, j’aimerais parler un peu de Christof, mon personnage préféré de ce film. Il représente le contrôle absolu sur la vie de Truman. Il veille à son quotidien depuis la régie installée dans le ciel du monde de Truman et pense faire ça pour son bien. Vous l’aurez deviné, et son nom ne le cache même pas, puisqu’il s’appelle CHRISTof, il est la représentation de Dieu.

Christof, le réalisateur de l'émission joué par Ed Harris
Entre Christof, Quasimodo et Johnny Depp, Dieu commence à avoir pas mal de visages sur ce blog.

Alors j’imagine que vous avez compris, Truman, pour vivre, doit se détacher de la volonté de son “créateur” et se libérer des interdits “divins”, mais ce n’est même pas ça que je trouve le plus brillant avec la relation qui unit Christof et Truman. Ce qui m’épate dans le film, ce sont les motivations du réalisateur.

En fait, on comprend très vite que Christof est le plus grand fan de Truman. Il s’est investi corps et âme dans la gestion de son quotidien et est heureux de l’avoir vu évoluer comme il le fait, mais il est aussi le plus dévasté par sa rébellion et son évasion. Si Christof a décidé de créer le Truman Show, c’est principalement parce que lui a peur du monde dans lequel il vit. Il est le seul à en parler comme d’un endroit dénaturé, sinistre et inintéressant et c’était pour se projeter lui-même à travers l’écran dans la vie d’un autre qu’il a créé l’émission. Christof est donc une image de Dieu à la fois toute puissante et faible. Il a créé l’Homme parce qu’il avait lui-même besoin de retrouver la foi en quelque chose d’”authentique”.

Le Flying Spaghetti Monster, une représentation joyeuse de Dieu
En fait, je vois une deuxième explication pour justifier la création de l’univers par Dieu : il ne l’a pas fait exprès, genre c’est un effet secondaire d’un truc qu’il faisait. Mais c’est encore moins glorieux que de penser qu’il avait un besoin à satisfaire.

Ce que sous-entend ce film, c’est que Dieu, s’il était tout puissant, parfait et incroyablement au-dessus de tout ce qu’on peut comprendre, bref, si Dieu était ce qu’on imagine de lui, il n’aurait JAMAIS créé l’univers. Si Dieu l’a fait, et s’il a créé la vie, c’est qu’il avait un besoin, qu’il y avait un manque dans son existence, auquel cas il n’était pas parfait. Et là on touche au sublime de la philosophie puisque si Dieu n’est pas parfait, s’il a besoin de nous, qu’est-ce qu’il nous dit qu’il n’existe pas, uniquement parce que NOUS croyons en lui ?

Christof est perçu comme une entité supérieure et mystérieuse tant que Truman ne comprend pas ce qui se passe vraiment dans le ciel. Mais à partir du moment où Truman cesse de suivre ses règles, et surtout, à partir du moment où il les comprend, Christof perd ses pouvoirs et son aura de mystère. Il ne redevient qu’un humain comme un autre dont on voit souvent le visage et la fatigue, alors qu’on ne le voyait jamais au début du film. Il perd ses attributs divins. Le dieu n’existe plus dès lors que l’homme ne croit plus en lui.

La création d'Adam par Michel-Ange, l'une des fresques de la Chapelle Sixtine.
C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné avec cette fresque de Michel-Ange : Dieu a l’air d’être en plein effort et ne parait donc pas tout puissant. En fait, Adam a beau être légèrement en-dessous, son attitude assurée et tranquille donne l’impression qu’il a le contrôle de la situation, comme si c’était lui qui avait le pouvoir de faire plier Dieu à sa volonté et non l’inverse.

Cette réflexion boucle et conclut ce que je disais tout à l’heure sur le fait de vivre pour soi : profitez de votre vie sans contraintes, mais ne soyez pas égoïstes pour autant car d’autres auront toujours besoin de vous, au même titre que vous aurez toujours besoin des autres. C’est ce que signifie cette relation d’interdépendance et le changement de rapport de force entre Christof et Truman, chacun ayant un moment le pouvoir sur les décisions de l’autres.

Truman faisant sa sortie après avoir marché sur l'eau et monté quelques marches dans le ciel.
Déjà que la portée symbolique de cette scène est forte, mais en plus elle se permet d’être visuellement magnifique. Ce pourrait être un tableau, ce serait pareil.

Et puis cette scène de fin ! J’ai tenté de la résumer en une légende, mais c’est impossible, elle est bien trop dense. Après être arrivé au bout du monde, Truman s’entretient pour la première et unique fois avec Christof, et tout lui est révélé. Mais alors que le spectateur passif ne voit là qu’une ultime obstacle qui s’interpose entre Truman et son happy end tant attendu, le lecteur moyen de ce blog comprend que Peter Weir, le réalisateur du film, et surtout Andrew Niccol, son auteur, comparent la religion à un simple programme TV. Christof (Dieu) se justifie en expliquant que la vie de Truman (qui sert de prophète) inspire des millions de téléspectateurs partout dans le monde (les fidèles). Il supplie Truman de rester pour continuer de donner de l’espoir à ces gens qui ont besoin de lui, mais Truman ne le veut pas.

Plutôt que de rester, il préfère s’en aller, mettant ainsi fin à son propre culte et devenant lui-même le Créateur de son destin. Il a prouvé au monde qu’on pouvait faire cela en se contentant d’être un homme simple, bon et attaché à ses rêves. Le film se conclut alors en faisant comprendre au spectateur, à la fois du programme TV et du film, que nous avons tous du potentiel en nous et que plutôt que de prier en attendant que quelqu’un d’autre améliore nos vies, c’était à notre portée à tous de faire quelque chose. C’est en l’être humain que nous devrions avoir foi, et en rien d’autre.

Si vous êtes à la recherche d’un beau film, n’hésitez pas plus longtemps avant de visionner celui-ci. On peut totalement l’apprécier sans prendre le temps de réfléchir dessus autant que je l’ai fait car c’est une excellente comédie dramatique où tout est juste incroyablement maîtrisé. Mais si, comme le film l’attend de vous, vous souhaitez aller au-delà de ce qui était attendu, si vous voulez mettre un peu de vous dans ce film en décidant de l’interpréter avec votre ressenti, allez-y, parce qu’il y a, à mon sens, autant de choses à comprendre de ce film qu’il y a de sensibilités, exactement comme ce qu’il y a à comprendre de la vie.

Guillaume.


Images :

Peter Weir, The Truman Show, Paramount Pictures, 1998.

Jean Girault, Le gendarme de Saint-Tropez,  Société Nouvelle de Cinématographie, 1964.

Peter et Bobby Farrelly, Dumb and Dumber De, Universal Pictures, 2014.

Alexandre Aja, La colline a des yeux, 20th Century Fox, 2006

James Mangold, Wolverine : le combat de l’immortel, 20th Century Fox, 2013.

Lana et Lilly Wachowski, Matrix, Warner Bros. Pictures, 1999.

Man vs. Wild,  Diverse Bristol, Discovery Channel

Robert Zemeckis, Forrest Gump, Paramount Pictures, 1994.

Sofia Coppola, Marie-Antoinette, Pathé Distributions, 2006.

2 commentaires sur « The Truman Show : Sommes-nous au contrôle de nos vies ? (Peter Weir, The Truman Show, 1998) »

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