C’est arrivé près de chez vous : un exemple de film politiquement incorrect ? ( Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde, C’est arrivé près de chez vous, 1992)

Résumé :

Une équipe de journalistes réalise un reportage sur Ben, un enfant de la rue élevé à l’école de la vie, un philosophe de bistrot qui a un avis sur tout et son contraire, un amuseur de galerie, mais aussi et surtout un tueur en série belge raciste, misogyne et colérique.

C’est arrivé près de chez vous, c’est un film un peu particulier. Tourné en noir et blanc dans les années 1990, non pas par choix comme Ed Wood de Tim Burton, mais bien par manque de budget, il s’agit en fait d’un film de fin d’études de Rémy Belvaux étudiant à l’INSAS.

Benoît Poelvoorde, André Bonzel et Rémy Belvaux,
Benoît Poelvoorde, André Bonzel et Rémy Belvaux, le trio à l’origine de cette tuerie (#loÔol)

Pourquoi parler d’un projet scolaire ? En voilà une bonne question. Si on commence à parler des productions réalisées pour l’école, on pourrait très bien se mettre à parler de tout et n’importe quoi, même du projet de Manon pour son épreuve de cinéma eu baccalauréat (non on ne le fera pas, et non vous n’aurez JAMAIS accès à ce court-métrage produit avec les pieds par un unijambiste-cul de jatte). Seulement voilà, la différence entre le projet dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom et C’est arrivé près de chez vous, c’est que ce dernier était tellement bon qu’il est sorti au cinéma, qu’il a été diffusé à Cannes et que la critique a tellement été emballée par cette comédie noire qu’un certain Benoit Poelvoorde, un des trois auteurs de ce projet et incarnant pour l’occasion le personnage principal, s’est vu catapulter comme ça, direct, du statut de jeune inconnu ne souhaitant même pas particulièrement devenir acteur à… bah à acteur célèbre.

Benoit Poelvoorde jouant un tueur en série ivre
« Laissez-moi tout prendre en main, vous allez voir que ça va bien se passer ! »

Mais n’allez pas croire que cela s’est fait uniquement grâce au charisme d’un seul homme. Nooon ! L’écriture de ce film y est pour beaucoup et c’est pourquoi j’avais envie de vous le partager aujourd’hui.

Attention toutefois si l’envie de le voir vous prendrait, de par la nature de certains propos et la violence de certaines scènes, ce film ne sera pas forcément du goût de tout le monde. Maintenant, si vous êtes de ceux à rire de tout tant que c’est pas avec n’importe qui, allez-y, C’est arrivé près de chez vous est fait pour vous.

Une parodie de Strip-Tease

Oui alors tout de suite, je vous vois venir à me huer soi disant parce que je fais des titres racoleurs. Bah figurez-vous que c’est même pas le cas (pas trop) et qu’effectivement, C’est arrivé près de chez vous est une parodie de Strip-Tease. Ne vous attendez pas à voir Benoit Poelvoorde faire tourner ses chaussettes au-dessus de sa tête ceci dit, parce qu’on ne pense pas au même strip-tease.

Un homme travaillant en répondant ç la caméra dans Strip Tease
Voilà, moi c’est de CE genre de Strip-tease dont je parlais, le genre chiant.

Celui dont je parle est beaucoup plus chiant puisqu’il propose de « mettre à nu » un individu lambda, un travailleur qui habite dans un appartement classique, un monsieur Tout-le-Monde qu’a pas forcément grand-chose à dire mais qui le fait quand même, pour la TV. Ce système de « reportage » parait ultra intéressant pour les producteurs quand on y pense 15 secondes puisqu’il allie la praticité de ne pas avoir besoin de créer du contenu à la certitude que le spectateur passera un bon moment, soit parce qu’il s’identifiera à la personne suivie, soit parce qu’il pourra se rassurer sur sa petite vie quelconque en se disant qu’au moins, lui, il a une plus jolie cuisine. Vous imaginez ? C’est comme si on vous demandait à vous d’écrire les articles sur notre blog pour s’assurer que vous soyez d’accord avec notre contenu.

Mais le plus affligeant dans ce format qui est parodié ici, c’est qu’il ne s’agit pas que d’une émission propre aux années 90. Strip-Tease est un programme qui a duré jusqu’en 2012. Et ce qui est ENCORE PLUS affligeant, c’est de constater que Strip-Tease n’est même pas une émission isolée.

Mais si, je suis sûr que vous savez de quel type d’émissions je veux parler : la télé réalité. En effet, qu’est-ce qui définit la télé-réalité, sinon le fait de mettre une caméra dans un coin pour filmer la vie d’un mec lambda sans avoir besoin d’engager des auteurs et en étant certain de récupérer les parts d’audiences ? La télé réalité !

Un repas qui tourne mal pour l'un des amis de Ben qui vient de se prendre une balle dans le front
Tiens, si on filmait une scène de repas ? C’est palpitant une scène de repas. Il se passe plein de choses pendant une scène de repas…

Dès 1992, ce trio d’étudiants emporté par un Poelvoorde saisissant de crédibilité devant la caméra se permet de mettre un bon gros taquet à la télé réalité qui n’en est qu’à ses balbutiements.

Les candidats de EX on the Beach, un programme sur lequel travaille NRJ12
« Moi j’aime pas la télé réalité, mais je fais quand même gagner de l’argent à la chaîne en regardant d’un oeil parce qu’ils sont trop débiles » dixit l’arroseur arrosé.

En effectuant des recherches sur Benoit Poelvoorde, j’en suis arrivé à regarder plusieurs interviews qu’il avait pu donner durant ces 20 dernières années, et je ne regrette pas d’avoir passé plus de 5 heures à écouter cet homme parler parce qu’il a soulevé un point intéressant. Il y a chez l’homme une espèce de curiosité maladive qui le pousse à ralentir sur la route pour regarder les accidents, ou à rester scotcher devant ce genre d’émissions.

Se plonger dans l’intimité de quelqu’un, pouvoir en apprendre plus sur lui, ça rassure. On vit dans un monde où on n’a plus le temps de réfléchir sur les envies qui nous font nous lever le matin, sur le but qu’on espère atteindre ou sur ce qui nous définit. Au final, parce qu’on ne saisit pas l’occasion de penser à tout ça (aussi parce que, j’en conviens, ça peut faire peur) on se raccroche à des éléments triviaux, comme le fait de se comparer à l’autre, de le prendre comme point de repère et de tenter de justifier notre vie en disant que ouais, peut-être « ouais, peut-être qu’on nage pas dans le bonheur, mais au moins on a des enfants qui sont pas en surpoids. »

Forrest Gump et Forrest jr. pêchant
Si vous faites partie de ces gens que la vie angoisse, plutôt que de perdre votre temps à penser du mal des autres, je vous recommande fortement d’aller réfléchir avec nous sur Forrest Gump et sa vision du bonheur.

Ce besoin malsain d’exister au détriment de son prochain, c’est ce que dénonce aussi C’est arrivé près de chez vous en se moquant des programmes TV. Ces derniers, sachant très bien que leurs spectateurs en rentrant du travail n’auront pas envie de s’adonner à l’introspection, leur proposent à la place des programmes d’une heure d’étalage de la misère des autres, parce que ça fait de l’audience.

Au final, le film suit un homme quelconque dans sa chute, filmant à la fois la misère de son personnage principal et celle de ses victimes.

Les médias complices

Le personnage de Benoit le tueur n’est pourtant pas le seul à être régulièrement montré à l’écran. Le concept de l’émission étant de filmer une personne dans son quotidien, les journalistes laissent tourner la caméra pendant la moindre conversation et sont régulièrement présents à l’image. Evidemment, comme ce ne sont pas de vrais journalistes mais Rémy Belvaux et André Bonzel, les deux autres co-scénaristes/réalisateurs du film, mais les personnages qu’ils jouent sont aussi importants que le protagoniste principal et leur évolution est assez intéressante.

La scène du Petit Gregory
L’équipe finit par passer un bon moment avec le meurtrier. Ici, ils jouent au Petit Gregory, un jeu à boire sordide.

Très discrets en début de film, on ne fait tout d’abord pas beaucoup attention à eux. Ben leur parle mais on les entend très peu répondre et ils se contentent globalement de suivre le héros.

Pourtant, à mesure que le film avance et que leur reportage progresse, on constate qu’ils se sont familiarisés avec le travail de leur sujet d’étude. Ils vont même mettre la main à la pâte lorsque cela est nécessaire pour l’aider dans sa besogne, et là, le traitement de ces journalistes devient vraiment intéressant.

La bande de Johnny Depp dans Cry Baby
Regarde Cry Baby, c’est comme ça qu’on fait un film VRAIMENT subversif.

Tout commence par une blague de très mauvais goût sur un gardien de nuit noir. Ben qui en plus d’être un assassin est un bon gros raciste comme on en trouve encore malheureusement, refuse de toucher au corps de peur d’attraper le sida (oui, j’avais dit en introduction que l’humour du film était ultra particulier, mais la façon dont le film est écrit ne laisse aucun doute sur le fait que les auteurs ne justifient pas ce genre de propos mais s’en moquent bel et bien, rassurez-vous).

Comme il faut bien que quelqu’un aille couler le corps dans le ciment, Ben force les journalistes à le faire tout en supervisant l’opération. A partir de là, la participation des deux bougres se fait plus actives. Leurs actions montent crescendo jusqu’à devenir carrément criminelles lorsque bourrée, l’équipe et leur camarade psychopathe visitent un appartement au pif, violent la femme qui y habite sous les yeux de son époux et les tuent tous les deux une fois leur besogne terminée dans une scène qui n’est pas sans rappeler Orange Mécanique.

La scène de viol dans Orange Mécanique où le personnage principal chante "Singing in the Rain"
Voilà un peu de violence colorée, juste pour vous.

Mais si cette scène est la plus violente dans ses actes, il y a selon moi un moment plus marquant encore et qui arrive plus tôt dans le film. Au cours d’une conversation, les journalistes apprennent que Ben ne s’attaque qu’aux petites gens parce que ça fait moins de vagues dans la presse et que bien souvent, ils ont plus d’argent en liquide caché chez eux que des belges de la classe moyenne avec des cartes de crédit. Les journalistes, jouant avec la fierté du tueur, le poussent alors à aller attaquer une famille dans une banlieue aisée pour prouver qu’il n’a pas peur de s’attaquer à des plus gros poissons.

Forcément, Ben relève le défi et va assassiner toute une famille sans pour autant pouvoir leur voler quoi que ce soit. Il montre à l’équipe qu’ils ont fait ça pour rien et qu’il a de bonnes raisons de ne pas vouloir commettre ce genres de crimes, mais l’équipe de journalistes s’en fout, ils ont ce qu’ils étaient venu chercher : du sensationnel.

Ben surpris de voir qu'un de ses collègues gangster faisait aussi l'objet d'un reportage.
Et ce n’est pas juste UNE équipe qui fait un reportage sur un criminel, il y en a au moins deux dans ce film, signifiant que TOUS les médias ont un goût prononcé pour la violence.

Une raison pour laquelle Ben ne veut pas s’attaquer à des personnes plus importantes que des retraités ou des ouvriers, c’est parce que les médias peuvent s’en emparer très vite et le diffuser à la TV en sachant que ça va vendre. En effet, un reportage sur une famille de bourgeois assassinés dans leur salon créera plus de psychose qu’un reportage sur une prostituée étranglée dans une ruelle. Les journalistes ne se contentent plus de filmer objectivement ce qu’il se passe sous leurs yeux, ils le provoquent en mettant en scène le travail de Ben et en lui demandant de commettre un crime bien spécifique.

Quentin Tarantino et une de ses citations : "Bien sûr que Kill Bill est un film violent, mais c'est un film de Tarantino. On va pas voir Metallica pour leur demander de baisser le volume !"
Le bougre sait ce quoi il parle en matière de violence.

En somme, les médias qui diffusent des histoires sordides parce qu’ils savent que le spectateur ne peut pas s’empêcher de rester regarder sont aussi responsables que certains criminels. Ils provoquent la violence en la banalisant. Quentin Tarantino quand on l’interroge sur la violence de ses films rétorque que la violence au cinéma n’est pas si problématique que ça, que c’est un code compris comme tel par le spectateur qui sait très bien que le monde dans lequel se déroule le film est un monde de fiction.  A l’inverse, il reproche aux médias la violence de leurs images car elles sont cette fois bien ancrée dans la réalité : quand on regarde le JT, on sait que les images proviennent du vrai monde et que la violence décrite est réelle et pas (trop) mise en scène, ce qui est plus coupable à ses yeux.

Jake Gyllenhaal Dans Night Call paraissant heureux
Si ce sujet vous intéresse, je vous recommande l’EXCELLENT Night Call avec Jake Gyllenhaal (sérieusement, voyez-le).

Tout ça me fait penser au film Munich, retraçant la véritable prise d’otage des athlètes israeliens aux JO de 1972 par des terroristes palestiniens. La prise d’otage tourne au massacre quand les journalistes, désireux de couvrir l’intervention de la police en direct pour faire de l’audience, rendent en fait service aux preneurs d’otages qui, à l’aide d’une télévision allumée, parviennent à suivre en temps réel l’avancée des équipes d’interventions. A force de vouloir faire du spectaculaire, les journalistes oublient parfois la responsabilité qu’ils ont sur les épaules.

Tony Stark provoquant les terroristes lors d'une interview pour la TV
Certains JT sont totalement irresponsables : on a vu dans Iron Man 3 que le terrorisme, c’est principalement de la communication, mais en diffusant des images de propagande terroriste et en nous parlant de l’EI tous les jours, les JT ne jouent-ils pas le jeu de cette organisation en maintenant les specateurs dans leur angoisse ?

Benoit le tueur, ce mec normal

Au fait, vous savez pourquoi ce film s’appelle « c’est arrivé près de chez vous » ?

« Heu… non, pas spécialement… »

                Vous qui ne savez pas.

Moi non plus. Enfin… pas officiellement, mais si on se creuse un peu les méninges, il est tout à fait possible de deviner.

Souvenez-vous, le principe de l’émission Strip-Tease était de filmer des gens normaux dans leur quotidien afin de faire s’impliquer le téléspectateur en regardant un épisode sur la vie d’un gars qui pourrait être son voisin. Ici, la chose est abordée exactement de la même manière.

Benoit Poelvoorde et son grand-père
Anecdote rigolote : la famille de Ben est la vraie famille de Benoit Poelvoorde qui n’était pas au courant de tous les détails du film et qui parlait donc de leur Benoit, pas du tueur.

« C’est arrivé près de chez vous » parce que dans le fond, on est tous un peu comme ce bon Ben. Que ce soit parce qu’on a un avis sur tout, qu’on ait un grand-père qui reraconte toute la journée les mêmes histoires mais qu’on trouve attachant quand même, des amis qui nous font des cadeaux pourris mais eux aussi on les trouve attachants… Ou qu’on soit homophobe, raciste, mysosine, violent ou gros con. On a tous nos moments Ben.

Scarlett Johansson jouant une prédatrice alien confrontée à la cruauté des humains dans Under the Skin
Si vous avez suivi nos conseils et que vous avez vu Under the Skin, vous savez maintenant qui sont les monstres.

Bien sûr, je ne dis pas que nous sommes tous des fascistes (ça je le disais dans Starship Troopers, ne mélangeons pas tout voulez-vous). Ce que je dis, c’est qu’exposés comme nous le sommes aux médias, et sachant que les médias ont un goût prononcé pour la violence, nous avons tendance à nous perdre, à devenir des monstres, comme ce bon Ben.

Je ne pense pas que le personnage de Benoit Poelvoorde soit une victime de la société, qu’il ait été transformé à cause d’elle, mais je pense qu’il est ce qu’elle produit de pire et le fait de lui conférer une vie de famille, de le rendre si humain, nous force à nous identifier à lui, à reconnaître des similarités entre lui et nous.

Benoit Poelvoorde jouant un Ben heureux et ivre
Quel beau petit salaud ce Ben !

Ben n’incarne pas un monstre, il incarne un être humain déshumanisé par son quotidien. On retombe un peu sur ce qu’on avait dit sur Blade Runner, si ce n’est qu’il n’y a pas de gentille morale à la fin sur la tolérance. Nous sommes des créatures peu recommandables et c’est comme ça.

Bref, si vous êtes curieux et que vous n’avez pas vu ce petit chef-d’œuvre, C’est arrivé près de chez vous est un film à ajouter très vite sur votre liste de films à découvrir. Encore une fois, ne soyez pas étonnés si vous ne rentrez pas dedans, le style de ce long-métrage est très particulier, mais pour un peu que ce genre de comédies vous parle, c’est un film dont vous vous souviendrez longtemps !

Guillaume


Images :

Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde, C’est arrivé près de chez vous, Les Artistes Anonymes, 1992.

Jean Libon et Marco Lamensch, Strip-Tease, RTBF1, 1982-2012.

Image de Ex on the Beach trouvée sur http://www.public.fr/Dossiers/Musique-Cine-Series/News/Video-Decouvrez-Ex-on-the-beach-la-tele-realite-que-souhaite-lancer-NRJ-12-941488

Robert Zemeckis, Forrest Gump, Paramount Pictures, 1994.

John Waters, Cry Baby, Imagine Films Entertainment 1990.

Stanley Kubrick, Orange mécanique, Warner Bros., 1971.

Dan Gilroy, Night Call, Paramount Pictures, 2014.

Shane Black, Iron Man 3,  Walt Disney Studios Motion Pictures, 2013.

Jonathan Glazer, Under the Skin, StudioCanal, 2013.

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