Ed Wood : une déclaration d’amour au cinéma ? (Tim Burton, Ed Wood , 1994)

Résumé

Edward D. Wood, Jr. est un réalisateur qui aimerait pouvoir faire des films. Seulement voilà, Edward D. Wood, Jr. est complètement nul. Aucun producteur n’acceptant de parier le moindre centime sur ce poulain passionné mais sans talent, il se retrouve bientôt entouré des pires marginaux du showbiz avec lesquels il va tenter l’impossible : faire de bons long-métrages.

Comme c’est bientôt la Saint-Valentin, on s’était dit qu’on allait parler d’un film d’amour pour ce vendredi soir. Mais comme on n’avait surement pas envie de se taper une comédie romantique (enfin Manon s’en fout, c’est pas sa semaine, donc disons que JE n’avais absolument pas envie de me taper un film à l’eau de rose), on a décidé de se jouer un peu de la vision commune de l’amour. Aussi, plutôt que de parler de l’amour entre deux personnes, nous avons voulu parler de l’amour que peut porter un individu pour son métier. Ed Wood, le film, parle de l’amour qui lie Ed Wood, le monsieur, au cinéma, mais ça parle aussi de l’amour qui lie Tim Burton au cinéma, et à Ed Wood, mais encore de l’amour naissant entre Tim Burton et Johnny Depp, et de l’amour qui unit Tim Burton  et le bizarre, et le bizarre avec le cinéma.

Bref, c’est un film tout plein d’amour !

Dans les années 90, le cinéma découvrait pour la première fois un duo d’acteur/réalisateur qui allait bientôt devenir culte au point d’entrer littéralement dans l’imaginaire collectif. Le couple Depp/Burton apparait en 1990 avec Edward aux mains d’argent avant de revenir, encore et encore, au point qu’on finisse par avoir l’impression qu’ils sont incapables de trouver du travail sans l’autre.

Mais avant que cela ne fatigue, ce duo dynamique a été à l’origine de la petite pépite d’aujourd’hui.

Ed Wood
Fait rigolo, le vrai Ed Wood ressemblait vachement à Jean Dujardin.

Ed Wood, c’est un film sur le cinéma. Tim Burton rend hommage à celui que la presse a considéré à l’époque comme le pire réalisateur de tous les temps, rien que ça. Aujourd’hui, son nom est une référence sur l’échelle de la médiocrité cinématographique, au point qu’un certain Uwe Boll, un p*tain de mauvais réalisateur (dont on parlera peut-être, mais c’est pas certain, on verra) est carrément qualifié de « nouvel Ed Wood ». Bien que je trouve la comparaison violente pour feu monsieur Wood, ça en dit long sur la qualité de ses films.

Tout ceci fera cependant l’objet d’un prochain article.

Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est de constater que malgré tout le mal qu’on a pu en dire dans nos précédents articles, Tim Burton et Johnny Depp ONT du talent. C’est juste qu’on sait pas où ils l’ont rangé.

Extrait d'Astérix et Cléopatre où Asterix apprend que le talent d'or est la monnaie égyptienne.
Promis je ne parlais pas que de ce type de talent.

LE Tim Burton par excellence

Tim « Timmy » Burton (il s’appelle pas du tout Timmy, mais je suis un artiste alors je m’en balec’ ) est un gars au style assez simple à comprendre. Un peu comme un Wachowski qui serait aimé du public, il se contente de reraconter la même histoire dans chaque film et pour peu qu’on ait compris ses codes une fois, on détient la clef pour comprendre toute sa filmographie. Sauf que contrairement aux Wachowski qui font l’effort d’adapter leur style à l’univers qu’ils traitent (ce dont on s’en fout puisque je le rappelle, vous n’aimez que le premier Matrix bande de gens sans goûts), Tim Burton broie les univers qu’on lui confie pour les faire entrer dans le petit moule étriqué de sa personnalité tordue.

« Ça y est, ça redit déjà du mal de Burton »

Vous qui aimez peut-être ce réalisateur.

Juré lecteur, c’est la seule critique que je ferais à cet homme. Parce qu’autant, des fois, sa vision des choses n’est pas du tout adaptée au film qu’il fait (genre, je sais pas, Alice au Pays des Merveilles), autant Ed Wood est l’incarnation parfaite, que dis-je ? PARFAITE ! de son univers.

Mais qu’est-ce donc que l’univers Tim Burton ?

Tim Burton, photo prise par Gage Skidmore.
Spécimen mâle de Tim Burton.

Tim Burton, n.p,  est un marginal. Il a une tête de marginal et un métier de marginal puisque voyez-vous, Tim Burton est artiste. Sa profession de réalisateur consiste à raconter des histoires au travers des images animées et montées, ce qui le distingue par exemple du peintre (dont les images ne sont pas animées) ou d’une table basse (qui ne raconte pas grand-chose).

Mais Tim Burton a une obsession : lui. Dans chacun de ses films, et je dis bien chacun, parce qu’il ne me semble pas connaitre de vraie exception à cette règle, il existe un « artiste » en marge de ses confrères, souvent mal coiffé et presque toujours incompris. D’ailleurs, si vous avez du mal à identifier ce personnage, sachez qu’à chaque fois qu’il y a un Johnny Depp au générique, c’est précisément de ce personnage dont on parle.

Ici, l’artiste est donc évidemment Ed Wood. La comparaison n’est même pas particulièrement recherchée puisque le bonhomme est déjà réalisateur, qu’il a des manie étranges et que comme pour monsieur Burton à l’époque, il n’est pas si bien vu que ça par les gros studios à cause de sa vision.

Résumer les films de Burton aux artistes contrariés serait cependant réducteur puisqu’il y a autre chose.

Johnny Depp jouant Ed Wood habillé en femme.
Tenez par exemple. Ed, en plus de n’avoir aucun talent de réalisateur, aime s’habiller en femme. Typiquement le genre de bonhomme qu’on ne voit pas souvent au cinéma.

En fait, dans les films de Burton, tout le casting est bien souvent désespéré. Chaque personnage a une histoire un peu grotesque et est rejeté par la société bien-pensante. Dans le cas d’Ed Wood ça tombe bien, l’entourage du vrai personnage était totalement désespéré et totalement grotesque.

Que l’on parle de Tor Johnson, un lutteur gigantesque un peu lent du bulbe rêvant de gloire, de Bunny Breckenridge, un drag queen aspirant à la fortune, de Vampira, une célébrité du petit écran blacklistée par le Showbiz à cause de sa vie privée « scandaleuse » ou encore du grand Bela Lugosi, star du cinéma d’horreur des années 30 jugée trop has been et en manque d’argent, les amis d’Ed Wood avaient tout de personnages de film.

Ed Wood, Vampira, Bela Lugosi et associés
Des acteurs jouant des vrais gens qui ont des têtes de personnages.

Les films de Tim Burton traitent donc de la quête de ces personnages vers la reconnaissance, de leur amour de leur art et de leur épanouissement via leur art.

Si on admet que cela n’est pas toujours bien fait, soyons honnête cinq petites minutes pour dire que dans le cas présent, tout y est et ça en est presque beau. A croire que Edward D. Wood, Jr. n’a vécu que pour servir d’inspiration à Tim « Timmy » Burton.

Un durian (fruit d'Asie du Sud-Est)
Ça pue grave et ça a plein de picots. Vous serez prévenus.

Et tout ça sans arbres tordus. Alors le prochain que je vois me dire que Tim Burton, ce n’est QUE visuel, je le marave à coup de durian.

Burton : critique de cinéma

Jadis, au temps de sa jeunesse, Tim Burton avait des convictions à propos du cinéma (je dis jadis parce que je ne suis pas certain qu’il pense toujours de la même façon, ceci dit, il a peut-être juste besoin d’argent).

Le cinéma de Burton n’était pas le cinéma des grands studios. Il avait une vision, un univers, quelque chose à raconter. C’est sans doute ces caractéristiques qu’il semble partager avec Ed Wood qui l’ont séduites dans ce projet. C’est en tout cas l’impression que donne le film.

Johnny Depp dans The Brave.
De façon assez cocasse, lorsque que Burton a cherché à caster un réalisateur plein de bonnes intentions mais sans talent, il a tout de suite pensé à Johnny Depp #TheBrave

Dans une interview, Burton a confirmé qu’il ne cherchait pas à décrire de façon réaliste le personnage d’Ed Wood, mais à retransmettre l’esprit de ses films  et notamment le grand enthousiasme et l’optimisme dont faisait preuve le réalisateur. Pour ce dernier, c’était l’énergie mise dans un projet qui passait avant tout, le talent étant quelque chose dont il n’avait sans doute jamais entendu parler.

On se retrouve donc avec un long-métrage qui oppose l’artiste au système Hollywoodien. Les producteurs sont les antagonistes et la quête du personnage principal consiste à réussir à tourner ses films. Là où les réalisateurs cherchent à raconter des histoires, les producteurs cherchent à faire du profit et certain bons artistes ne trouvent pas de travail car ils ne sont pas assez rentables. C’est de cette façon qu’Edward D. Wood, Jr. justifie le fait qu’il soit sans emploi, et c’est pour cette raison que Bela Lugosi est au chômage.

Le pire dans tout ça, c’est que ces mêmes producteurs qui refusent de financer des projets trop « novateurs » (je mets ça entre guillemets parce que, pour être franc, peu importe le projet, Ed Wood n’a aucun talent) sont ceux qui vont tenter d’imposer leur vision aux réalisateurs. Et là, messieurs dames, je vous demanderai de prendre des notes.

Orson Welles tel qu'il apparait dans Ed Wood
« Bonjour Tim, je suis Orson Welles, le réalisateur que tu aimerais pouvoir être. »

Dans une scène où Ed Wood rencontre Orson Welles, le réalisateur de Citizen Kane, les deux réalisateurs échangent leur point de vue sur les studios de production. Ed Wood se plaint qu’on cherche toujours à lui imposer des acteurs pour des rôles pour lesquels ils ne sont pas du tout adaptés, mais il regrette également de ne pas toujours avoir son mot à dire sur le montage du film. Les studios, tellement obnubilés par le fait de gagner de l’argent, ont une vision très binaire du cinéma : soit c’est rentable, soit ça ne l’est pas. C’est alors qu’Orson Welles révèle un secret à Wood : son chef d’œuvre, Citizen Kane (considéré pour le coup comme le meilleur film de tous les temps) n’a jamais été retouché par les studios. Welles a eu le dernier mot, prouvant ainsi à Hollywood qu’on a beau savoir comment gagner de l’argent, ça ne veut pas forcément dire qu’on a de bons goûts en matière de cinéma.

Les quatre fantastiques du reboot.
Et c’est pour cette raison que ce film est bancal, aucune autre.

Cette scène est importante car toujours d’actualité. A travers l’échange entre le génie qu’est Welles et le médiocre qu’est Wood, il révèle que le cinéma américain fonctionne plus que jamais sur ce principe. C’est pour cette raison qu’on en vient à produire des suites et des remakes en masse de sagas cultes. Les producteurs ne sont que des banquiers. Demandez à votre banquier quel est l’essence d’un bon film, il vous parlera sans doute de divertissement, mais jamais d’art.

Sam Gamegie lors de sa tirade sur la beauté du monde dans le Seigneur des Anneaux les Deux Tours.
« Il y a du bon dans le cinéma m’sieur Wood, et ça vaut la peine de se battre pour ! »

A travers la bouche d’Orson Welles, Tim Burton nous révèle ce qu’il pense du cinéma : quand on a une vision, il faut se battre bec et ongles pour l’imposer. Peut-être que ça ne passera pas et qu’on tombera dans l’oubli. Peut-être qu’on se fera remarquer d’une façon ou d’une autre. Ce qui est certain, c’est que si Ed Wood s’était contenté de petits films de commande, jamais il n’aurait atteint la notoriété qu’il a aujourd’hui dans les cercles cinéphiles. Finalement, on est bien content qu’il se soit battu pour faire ses histoires d’extra-terrestres créant des zombies pour sauver la galaxie d’une menace supérieure. Présenté comme ça, on dirait une bonne idée de merde, mais c’est parce que c’est en fait une P*TAIN D’IDEE DE MERDE qu’on connait Ed Wood aujourd’hui, ça et parce que comme Burton le dit, il y a de bons sentiments dans le travail d’Ed Wood, aucun talent, mais de bons sentiments. Ce sont ses intentions et son amour du cinéma qui rendent ses films aussi bizarrement touchants. On sent que le bonhomme met du cœur à l’ouvrage, et rien que pour ça, on ne peut pas vraiment détester ses films.

Image tirée de Plan 9 from outer space
Les films d’Ed Wood, il faut les voir comme les films d’un enfant de 8 ans passionné de cinéma. C’est pas très bon, mais c’est plein d’innocence.

Ed Wood ou l’amour du cinéma

Non parce que, c’est bien beau tout ça mais vous devez vous demander où est tout cet amour dont je parlais en introduction. Il est là, juste là. Il est partout dans ce film, de la création du projet jusque dans les expressions faciales de Johnny Depp en passant par la dynamique distordue que créé la « bande à Ed Wood ».

Johnny Depp mal coiffé dans les films de Tim Burton.
Constante du héros chez Burton : sa coupe de cheveux surnaturelle.

On l’a dit, Burton articule presque toujours ses films autour d’un personnage d’artiste qui lui ressemble par son indépendantisme, mais aussi souvent physiquement. On l’a aussi évoqué, Ed Wood incarne à la perfection ce personnage. Les deux hommes ne se ressemblent cependant pas seulement à cause de leur profession, ni de leur vision du cinéma, mais bien de leur amour du 7e art.

J’ai toujours trouvé assez touchante cette affection qu’avait Ed Wood pour les vieux films de monstres (ceux des années 30). Il n’est pas rare qu’un réalisateur (ou n’importe qui baignant dans le milieu du cinéma, professionnel ou spectateur passionné) éprouve une sympathie toute particulière pour les films avec lesquels il a été élevé et comme je l’écrivais dans notre article sur La Reine des Neige, c’est la raison pour laquelle il est si important de faire attention aux films destinés aux enfants : ils suivront le jeune spectateur toute sa vie et définiront la base de son univers cinématographique.

Vincent Price dans Edward aux mains d'argent.
« Mais moi aussi je t’aime mon Tim ! Tiens, je t’ai fais un gâteau-cœur. »

Pour revenir à Ed Wood, il est définitivement passionné par les films de Bela Lugosi, la superstar des « blockbusters » d’horreur des années 30 et son obsession sera de parvenir à le faire tourner dans ses films, au point de lui offrir son dernier rôle dans  Plan 9 from Outer Space. Mais cet amour inconditionnel, Tim Burton l’éprouve également pour la personne de Vincent Price, autre superstar du cinéma d’épouvante à qui Timmy offrira sa dernière apparition à l’écran dans Edward aux mains d’argent.

Dans un sens, en faisant ce film sur Ed Wood et son amour du cinéma, Tim Burton déclare sa flamme au 7e art en signant l’un des films les plus emblématiques de son univers. C’est également le film dans lequel Johnny Depp prend de l’importance dans l’univers de Burton. Bien que l’acteur ait déjà joué avec lui dans Edward aux mains d’argent, il n’avait que peu de dialogues et n’était même pas le premier choix pour le rôle. Ce n’est plus le cas ici où les deux hommes sont tombés rapidement d’accord pour faire ce film ensemble, renforçant ainsi leur célèbre duo.

Encore ici, les liens qui unissent Tim Burton et Ed Wood se font voir. Si on a déjà parlé de la bande grotesque que représente l’entourage d’Ed Wood (les catcheurs, les drag-queens, les devins et les monstres de foire)  on ne l’a pas mise en relation avec la bande de Tim Burton. Celui-ci travaille également avec un groupe d’acteurs, de compositeurs, de décorateurs et de costumiers récurrents. Comme Ed Wood, il a sa troupe, une bande de gens qui croient en lui, en sa vision, et qui par leur travail tentent de lui apporter leur aide pour qu’il réalise ses rêves.

Ed Wood se débarassant de ses dents de devant pour rigoler.
« Ha ! Ha ! Lol ! Hein ? Mais non, attends, c’est dégueulasse en fait ! »

Donc oui, Ed Wood est un film touchant qui traite à la fois du personnage qu’était monsieur Wood, mais aussi de celui qu’est monsieur Burton. C’est un film qui déborde d’amour dans tous les sens et qui met la banane d’une oreille à l’autre à chaque fois qu’on le voit.

C’est un film que je vous recommande chaleureusement, ne serait-ce que pour découvrir ce personnage un peu fou que joue Johnny Depp parce que je pense qu’il est une légende du cinéma Hollywoodien. Pour paraphraser Tim Burton à propos de son film, n’importe qui peut devenir un mauvais réalisateur, mais tout le monde ne peut pas devenir le plus mauvais réalisateur de tous les temps.

Guillaume


Images :

Ed Wood, image libre de droit trouvée sur Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Ed_Wood

Astérix et Cléopâtre, Albert Uderzo et René Goscinny, éd. Dargaud, coll. Astérix, 1965, p. 9

Tim Burton by Gage Skidmore

Tim Burton, Ed Wood, Touchstone Pictures, 1994

Johnny Depp, The Brave, Charles Evans Jr. & Carroll Kemp, 1997

Josh Trank, Les quatre fantastiques, 20th Century Fox, 2015

Peter Jackson, Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours, New Line Cinema,2002

Ed Wood, Plan 9 from Outer Space, Ed Wood et Charles Burg, 1959

Tim Burton, Edward aux mains d’argent, 20th century fox, 1990

Tim Burton, Sleepy Hollow,  Paramount Pictures, 1999

Tim Burton, Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street, Warner Bros., 2007

Tim Burton, Alice au pays des merveilles, Walt Disney Pictures, 2010

6 commentaires sur « Ed Wood : une déclaration d’amour au cinéma ? (Tim Burton, Ed Wood , 1994) »

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