John Carter : La science-fiction doit-elle toujours être futuriste ? (John Carter, Andrew Stanton, 2012)

Resumé

Alors qu’il cherche à faire fortune dans l’exploitation d’or dans le sud des Etats-Unis du XIXe siècle, John Carter, un ancien cavalier sudiste, croise la route d’un être étrange doté d’un médaillon mystérieux. Manque de bol, le médaillon se trouve être un télégraphe de l’espace, et Carter est téléporté à travers le vide intersidéral sur la planète Barsoom, qui se trouve être le vrai nom de Mars.

Des films boudés par le public malgré leurs grandes qualités, il y en a des tas. On vous parlait récemment de Superman Returns (qui avec Watchmen et les deux premiers Batman de Nolan reste un des tout meilleurs films de super-héros de ces 10 dernières années), mais on oublie trop souvent que des chefs-d’œuvre comme Fight Club, la Planète au trésor ou Blade Runner sont également ajoutés à la liste des échecs commerciaux d’Hollywood.

La définition de l’échec commercial varie énormément. Si dans certains cas, dire d’un film qu’il en est un apparaît comme évident (tout simplement parce que les résultats au box-office mondial sont inférieurs au budget du film),  il arrive que les studios parviennent à se rembourser l’investissement, mais tout simplement pas assez.

John Carter, le film du jour donc, fait partie de ces derniers. Les recettes générées lors de l’exploitation du film dépassent d’un cheveu le budget engagé. En soit, ça arrive souvent. Ce qui arrive moins souvent, c’est que le film fasse partie d’une série d’échecs successifs qui ternit l’image d’un studio tout entier et qui pousse à la démission de son patron. Ici, on parle bien sûr de Disney, parce que oui, le studio aux grandes oreilles a des périodes moins glorieuses que d’autres et on est en plein dedans.

John Carter face à une horde de martiens.
John Carter faisant face aux détracteurs de son film… et il y en a une p*tain de tonne.

Une intrigue vue, revue et rerevue.

Commençons par ce qui fâche un peu la plupart des détracteurs de ce film : l’intrigue.

On ne va pas se mentir, le film ne brille pas par son scénario. John Carter, ex-soldat sudiste, est approché par un bataillon de cavaliers qui veulent l’enrôler de force. Comme c’est plus tellement à la mode d’être sudiste, John Carter explique qu’il préfère se lancer dans l’exploitation d’or et s’enfuit. Il est poursuivi par les soldats et tous ensemble, ils rencontrent un groupe d’apaches. Comme les militaires sont des beaufs, ils tirent sur les indiens, John s’échappe encore, finit dans une grotte et par la magie du Saint Esprit se retrouve téléporté sur la planète rouge. Ce résumé est succinct, mais je voulais évacuer ces quelques premières minutes de films bien vite parce qu’elles n’apportent vraiment pas grand-chose.

Un Thark, les quatre bras ouverts.
« Bienvenu John Carter ! Tu pensais que c’était le bordel chez toi ? T’inquiète, tu seras pas dépaysé. »

L’histoire commence vraiment quand notre héros se réveille sur Mars et qu’il découvre qu’elle n’est pas si déserte qu’on le croit. En fait, c’est même ultra animé, et le pauvre bougre n’a pas une seconde à lui. Entre les tribus de Tharks, de grand martiens verts à quatre bras qui ne savent pas s’ils doivent traiter John Carter comme un esclave ou comme un héros (parce que, comprenez-vous, il est différent mais stylé), et les habitants des citées rivales Zodanga et Hélium qui passent leur temps à se chercher des poux, il ne sait plus où donner de la tête.

La princesse de Mars
Et comme le film est un Space Opera, la princesse a oublié de finir de s’habiller…

Heureusement (et comme par hasard j’ai envie de dire), la situation va s’éclaircir lorsqu’il va rencontrer la princesse d’Hélium  qui tombait par là. Oui, elle tombe littéralement d’un vaisseau, en plein dans le village des Tharks qui a recueilli John. Elle a tout une foutue planète sur laquelle elle pourrait tomber, et elle choisit le seul village où crèche le héros du film. Il se trouve que par le plus grand des hasards, tous les peuples de Mars parlent la même langue (que John a appris… soudainement…), ce qui permet à notre princesse pas tellement en détresse (puisqu’elle est une éminente scientifique sur le point de percer le secret des dieux doublée d’une guerrière hors pair) de dragouiller sévèrement.

John apprend alors que bla bla la guerre, bla bla la déesse, bla bla, les moines bizarres avec les médaillons magiques, bla bla, il faut nous aider. Pas con, John a surtout compris que cette guerre était aussi stérile que la Guerre de Sécession qu’il vient de quitter et refuse de s’engager. Sauf qu’en fait, les rouges sont méchants parce qu’ils veulent tout casser et qu’après, les moines qui les aident vont partir vers une autre planète pour la détruire aussi. Or, la planète la plus proche étant la Terre, et l’équipe des bleus étant représentée par une princesse au physique vachement avantageux, John comprend qu’il est dans son intérêt de choisir son camp. Ajoutez à ça le fait que la princesse ne veuille pas épouser son fiancé, le roi des rouges, et vous comprenez que rapidement, ce coquin de Carter se dit qu’il pourrait bien tirer son épingle du jeu (si vous voyez ce que je veux dire).

Une fusée en forme de verge.
J’aime quand les motivations des personnages sont simples à comprendre.

Non, sérieusement, l’histoire n’est pas folle, et j’ai fini par résumer les deux camps par la couleur de leurs capes parce que vraiment, il n’y a aucune différence entre eux. Si, la ville des rouges est mobile, ce qui est assez classe, mais en dehors de ça, c’est tout pareil. Les enjeux géopolitiques engagés sont les mêmes que dans une partie d’Age of Empires : les rouges et les bleus sont en guerre, si un des deux camps perd, c’est la fin de la partie. Fin.

Gros point positif : le scénario est certes simple, mais il fonctionne. Tous les personnages ne sont pas bien développés, mais il n’y a aucune incohérence majeure pour ruiner le film, et c’est suffisamment rare pour être noté.

« Mais si l’intrigue n’est pas folle, c’est quoi les « grandes qualités » dont tu parlais ? »

-Vous, impatients de passer à la deuxième partie.

Un univers riche.

Nom d’un petit bonhomme, ce que ce film est beau !

Une créature laide du film de Cameron, mais c'était pas fait exprès.
Vous vous souvenez de ce truc mal texturé et super mal animé dans Avatar ? Moi oui, et je vous assure qu’il me fait encore faire des cauchemars.

Je veux dire, la technologie employée, on la connait : les paysages martiens sont en prise de vue réelle et les villes, les vaisseaux et certaines créatures sont tout simplement de la CGI, mais de la belle CGI. En soit, il n’y a rien de neuf, mais là où de nombreux films auraient pu se planter royalement, celui-ci s’en sort comme si de rien n’était en nous pondant au passage quelques environnements sublimes.

J’ai parlé de quelques environnements ? Tous les environnements ! Entre les plaines arides, les villages à flancs de montagnes des Tharks ou les citées d’Hélium et de Zodanga, tous les décors ont fait briller mes petits yeux comme rarement avant dans un film de SF. Pour parler de Zodanga, la ville se trouve être une ville mouvante : montée sur des centaines de pattes articulées, elle avance dans le paysage martien comme une grosse chenille de métal et sérieusement, l’animation du truc est vraiment cool.

Les costumes, les armes et les véhicules sont également très bien pensés et globalement, c’est la direction artistique qui est géniale. Tout, dans le design des objets, des vaisseaux, des villes ou même des créatures, créé des ensembles cohérents et logiques. S’il est évident que les Tharks sont des apaches, les habitants d’Hélium et de Zodanga ressemblent plus à ce que seraient des romains s’ils avaient eu des machines volantes et des rayons lasers.

Un vaisseau tel que vu dan John Carter
Un petit concept art bien sympa du film, histoire que vous vous fassiez votre opinion sur la créativité des gars.

Et c’est là que ça devient vraiment sympa : John Carter n’est pas un simple film de science-fiction, c’est également un péplum moderne ET un western de l’espace : et ça marche.

L'armée des elfes dans le Hobbit visiblement composée de clones.
Non parce que c’est bien beau de faire des effets spéciaux et tout, mais faire un copier/coller de visage sur toute une armée, c’est juste nul et feignant.

Le film parvient à mélanger différents genres qui n’ont visiblement rien en commun pour se créer son propre univers purement épique. Les batailles aériennes sont magnifiques et les hordes de Tharks feraient rougir de honte certaines grandes armées numériques tant elles sont bien animées et paraissent menaçantes.

Bref, le spectacle est au rendez-vous, et encore une fois, le fait que le scénario, même simple, tienne assez bien tout seul assure presque de passer un bon moment.

« Ouais sauf que John Carter c’est pas crédible parce qu’ils n’y a pas de romains de l’espace qui vivent sur Mars. »

-Vous qui ne jurez plus que par le côté crédible d’un film de SF.

Eh bien permettez-moi de vous dire, à vous qui pensez que la seule façon de filmer Mars, c’est comme dans le dernier film de Ridley Scott, que si, John Carter est ultra réaliste. C’est même un des films les plus réalistes du genre.

Marvin le Martien, un personnage des Looney Tunes
En plus, les Looney Tunes nous ont appris qu’il y avait effectivement  des romains sur Mars.

John Carter : le pionnier de l’espace

Il y a un détail que j’ai oublié de mentionner jusque-là, ou plutôt que j’ai fait exprès de ne pas mentionner : la date de création de l’univers de John Carter. Si le film est récent, le personnage a été créé en 1917, dans un roman intitulé La princesse de Mars par Edgar Rice Burroughs. Si vous avez une grosse connaissance de la littérature d’aventure de l’époque, il n’est pas impossible que vous connaissiez ce nom, puisqu’il est aussi le papa de Tarzan.

La célèbre lune borgne de Georges Méliès
A l’époque, les films de SF, c’était ça.

Sauf que la science-fiction du début du XXe siècle, on en a déjà parlé avec Flash Gordon et John Carter est encore plus vieux que ça. A l’époque, les récits spatiaux étaient beaucoup moins ambitieux qu’aujourd’hui puisque même aller sur la Lune relevait du fantasme.

On avait pourtant déjà observé l’espace et il y a une chose que l’on pensait savoir de Mars : la présence de canaux. Pendant quelques décennies, de la fin du XIXe siècle au début du XXe, on était persuadé que Mars était recouverte de canaux, probablement destinés à l’irrigation de terres agricoles, ce qui a amené les gens à penser que la planète rouge était habitée d’une civilisation comparable à la nôtre.

Zodanga laissant une grosse trace derrière elle.
Clin d’oeil à cette croyance, le film semble nous montrer que lesdits canaux sont en fait le sillon laissé par Zodanga.

Cette croyance a fait spéculer les gens sur la nature de la civilisation martienne, et il n’est pas compliqué de comprendre que la version d’Edgar Rice Burroughs soit fortement inspirée de ce qu’il connaissait du monde. Une nation guerrière à la pointe de l’art et de la technologie ? Ça ressemble vachement à la Rome antique. Et Mars, cette planète aride et mystérieuse, n’est-elle pas une métaphore de ces plaines arides que les colons américains ont eu tant de mal à conquérir ? On avait vu dans La colline a des yeux que la conquête spatiale n’était pour les américains que l’extensions de la conquête de l’Ouest. Or, en 1917, cette conquête n’était achevée que depuis quelques décennies. Pourquoi ne pas imaginer que Mars puisse ressembler à l’Arizona ?

Evidemment, sans preuves scientifiques, il n’y avait aucun moyen de savoir à quoi pouvait ressembler Mars, mais à l’époque, John Carter était ce qu’un artiste pouvait imaginer de mieux.

Le personnage de Ned.
Ledit Edgar devant le récit improbable de son « oncle », célèbre pour sa capacité à s’inventer de folles aventures.

Mais là où ça devient vraiment génial, et ce qui fait que le film est réaliste, c’est qu’Edgar Rice Burroughs n’est pas que l’auteur du roman à l’origine du film. Il est un personnage du film !

Les aventures de Carter nous sont racontées au fur et à mesure que le personnage d’Edgar Rice Burroughs lit le journal de voyage de son « oncle ». Aucune image qui nous est présentée de Mars ne prétend donc être vraiment une image de Mars, mais plutôt une représention que s’en fait un jeune homme du début du XXe siècle qui lirait un livre sans illustrations. On peut imaginer que Carter, en écrivant son journal, ait glissé quelques descriptions : mais sans images, il est inévitable que le lecteur se créé sa propre idée de la planète rouge. Le côté péplum/western est donc justifié et réaliste. La narration par journal intime ne montre pas ce qu’il s’est passé, mais ce que le lecteur pense qu’il s’est passé. Ça marche aussi pour justifier que la guerre entre Hélium et Zodanga ressemble vachement à la Guerre de Sécession ou que les habitants de ces villes ressemblent énormément à des humains, malgré les millions de kilomètres qui séparent les deux espèces.

Cette narration avait donné de bonnes bases à la trilogie du Hobbit (puisqu’il est du coup normal que le monde ne soit pas aussi sombre et réaliste que dans le Seigneur des Anneaux), mais avait également été à l’origine de l’échec de son scénario puisque Peter Jackson semblait l’abandonner en court de route.

John Carter, outré.
« Sérieusement les gars, pour une fois qu’on tente un truc différent ! »

Si on cherche donc à résumer, John Carter est un film d’aventure particulièrement dépaysant puisqu’il nous fait voyager dans l’imagination d’artistes d’il y a un siècle. L’action est bonne et l’image est belle, le scénario est convenu, mais est loin d’être catastrophique. Dans un sens, je comprends le manque d’engouement pour ce film puisqu’il ne ressemble pas à la SF à laquelle on est habitué. Le spectateur doit faire l’effort d’accepter quelque chose de différent. Je comprends, mais je n’approuve pas.

Comme d’habitude lorsqu’il s’agit d’un film que j’apprécie, je ne peux que vous conseiller de le voir. Les goûts et les couleurs, tout ça, vous ne saurez jamais si vous aimez ce genre de films si vous ne le voyez pas. Personnellement, je ne vois pas John Carter comme un voyage dans l’espace, mais plutôt comme un voyage dans l’histoire de la science-fiction, et rien que pour ça, je pardonne tout à ce film.

Guillaume.


Images :

Andrew Stanton, John Carter, Walt Disney Pictures, 2012

Mike Hodges, Flash Gordon, Dino De Laurentiis Company, 1980

James Cameron, Avatar, 20th Century Fox, 2009

Concept art de Ryan Church pour le film John Carter. Image trouvée sur son site : http://ryanchurch.com/john-carter-of-mars/

Peter Jackson, Le Hobbit : la bataille des cinq armées, Warner Bros., 2014

Marvin le Martien est un personnage Warner Bros.

Georges Méliès, Le Voyage dans la Lune, Star Film, 1902

4 commentaires sur « John Carter : La science-fiction doit-elle toujours être futuriste ? (John Carter, Andrew Stanton, 2012) »

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