La colline a des yeux : Et si les monstres, c’était « nous » ? (La colline a des yeux, Alexandre Aja, 2006)

Résumé

Parce qu’ils pensent qu’un petit road trip vers la Californie ferait du bien à tout le monde, un couple d’américains moyens entraîne leurs trois enfants, leur gendre, leur petite fille et leurs deux chiens à travers le désert du Nouveau-Mexique. Toute cette belle brochette n’avait visiblement pas vu le film de 1977 (dont celui-ci est un remake) et sur l’invitation d’un vieil homme rencontré dans une station-service, ils décident de prendre un raccourci qui n’appairait sur aucune carte. Malheureusement pour eux, ils apprendront à leurs dépends que « La colline a des yeux » est en fait une métaphore, et plutôt que de tomber sur une amicale bute de terre dotée de la vue, ils rencontre une clan de cannibales mutants qui les convient à un barbecue.

Bouuuh ! C’est bientôt Halloween ! En ce 30 octobre, l’occasion était beaucoup trop belle pour ne pas parler d’un film d’horreur. On avait déjà tenté l’expérience avec  La cabane dans les bois, et plus récemment, avec un Billet du mercredi sur Crimson Peak, mais jamais avec un classique du cinéma d’horreur. Je vois tout de suite les puristes s’insurger, puisque vous avez vu dans le titre que La colline a des yeux dont nous allons parler n’est pas l’original (de 1977), mais son remake de 2006.

« Retourne chez toi apprendre tes classiques ! »

-Un puriste contrarié

Pluto, l'un des mutants du film
Oui Pluto, tu peux être heureux, tu es dans un excellent remake.

Evidemment, si j’ai choisi de ne pas parler de l’original, mais de son remake, c’est parce que j’estime qu’il est tout aussi « canon » dans le sens où Wes Craven, le réalisateur du premier, est l’homme derrière l’idée d’un remake, qu’il a d’ailleurs produit. Autant dire qu’il a eu le dernier mot sur pas mal de choses. Au-delà de ça, je le trouve tout simplement meilleur. Globalement, le scénario des deux films est le même, mais il y a un détail, un tout petit détail de rien du tout, qui me fait préférer la version 2006 à la version 1977.

Si vous êtes prêts, enfilez vos lunettes de soleil, pensez à mettre un petit chapeau pour ne pas choper une insolation, et gardez une bouteille d’eau à portée de main pour notre descente en Enfer dans le désert du Nouveau-Mexique.

Représentation de l'Enfer
Non parce que, l’Enfer combiné au Nouveau-Mexique, c’est presque plus chaud qu’une vidéo d’Enjoyphoenix.

‘Merica F*ck Yeah !

Si vous êtes un lecteur assidu de notre blog, vous n’êtes sans doute pas passé à côté de La cabane dans les bois, un film dont nous avons parlé et qui réunit à lui seul tous les clichés du cinéma d’horreur américain qui m’horripilent pour tenter d’en faire quelque chose de subversif et de révolutionnaire. Hélas pour moi, certains de ces clichés étaient présents dans La colline a des yeux et j’avoue que j’ai eu un mal fou à me remettre dans ce film, ayant soudainement peur d’avoir en fait à faire à un autre long-métrage tout à fait moyen.

Un gentil fantôme qui essaie de faire peur.
En plus, on a droit au retour du jumpscare nul !

Comme tout bon film d’horreur «cliché », on a donc droit à une scène d’ouverture sur une station-service gérée par un vieil homme un peu fou où chaque personne qui se déplace ne fait qu’apparaitre pendant une fraction de seconde dans un coin du cadre en produisant des bruits de pas qui ressemblent à une note de violon (sérieusement, je ne sais pas ce que c’est, mais je suis sûr que vous voyez de quel son je parle). Finalement, c’était rien, et nos héros arrivent et se présentent tous en une petite phrase, histoire qu’on comprenne rapidement à quel genre de gens on a à faire.

La station service du Captain Spaulding, personnage de La maison des 1000 morts
Le cliché n’est pas toujours une mauvaise chose, mais il faut l’assumer à fond, comme dans La maison des 1000 morts où Rob Zombie joue avec les corps humains comme un enfant avec sa purée.

.

Fort heureusement, cette désagréable sensation de déjà-vu (ou déjà vu dans la langue de Kanye West) ne dure pas bien longtemps et offre même certaines clefs de lecture. Cette scène de la station-service au milieu de nulle part est propre aux films se passant dans des pays où il y a ces « nulle part ». Filmer une famille dans le désert, ce n’est pas donné à tout le monde, il le faut son désert, et comme je ne connais pas beaucoup de films d’horreurs sahariens, on peut même clairement dire que c’est typique de la nation de l’Oncle Sam. Avec cette idée en tête, on se rend vite compte qu’on peut difficilement faire plus américain comme long-métrage, et Wes Craven et Alexandre Aja vont en jouer énormément.

Cette affiche a tout compris concernant la conquête spatiale américaine.
Cette affiche a tout compris concernant la conquête spatiale américaine.

Au-delà des clichés propres au cinéma d’horreur américain, le type du film lui-même donne le ton. La colline a des yeux est un road movie vers la Californie. Les héros traversent le pays d’Est en Ouest dans une caravane, comme les colons à l’époque de la conquête de l’Ouest. Ce thème du pionnier, de la victoire de l’homme sur de grands espaces hostiles fait partie des mythes fondateurs des Etats-Unis, et ce n’est pas seulement pour montrer qu’ils en ont une grosse que les américains sont aussi désireux de marquer l’histoire de la conquête spatiale.

Fillette tirant avec une arme automatique
Sérieusement, comment ça pourrait mal se passer dans un pays où les armes sont moins chères que l’éducation ?

Les personnages sont bien entendu des américains moyens armés et entraînés (sauf le gendre Démocrate parce que lol, c’est un peu des fiotes les Démocrates !) et ils sont globalement confiants. Naturellement, ils se séparent pour aller chercher des secours, mais que pourrait-il leur arriver alors qu’ils viennent de faire une petite prière et qu’ils ont des armes à feu ?

Pas de bol pour eux, cette fois-ci, Dieu était avec l’équipe d’en face

Représentation de Jésus avec la tête de Quasimodo (en référence à un autre article)
« Et ouais ! Et je les ai fais à mon image ces bâtards. »

Le remake secret de l’arroseur arrosé

Pendant la première moitié du film, tout se passe comme prévu. Les cannibales mutants font leur marché et massacrent assez joyeusement une bonne partie de la famille, animaux inclus ! Le sang gicle un peu, les gens crient beaucoup, et l’ambiance bon enfant qui semble régner nous ferait presque croire qu’on regarde en fait une vidéo tournée par ton grand-père lors de la dernière fête des voisins. Bref, rien d’extraordinaire.

Le papa, sa fille, le chien et beaucoup de sang.
« C’est ma quiche ! »

Pourtant, il va se passer quelque chose d’inattendu. Alors que les cannibales ont bien festoyé, ils décident d’emmener avec eux le bébé de la famille, un peu comme quand tu te dis que ce serait dommage de gâcher de la quiche, mais qu’en même temps t’as plus faim donc tu prends la dernière part pour la manger plus tard. Visiblement, le père de la quiche petite fille n’est pas tout à fait d’accord, et alors qu’il ordonne aux survivants de se barricader dans la caravane, il part dans les collines avec un chien, une batte de baseball, et un chouïa de rage au ventre.

Le papa, brandissant une batte de baseball pour achever un mutant ayant un drapeau américain planté dans le crâne.
J’ai beau chercher, je vois pas beaucoup de façons plus américaines que ça de tuer quelqu’un…

La situation devient alors assez drôle puisque la proie devient chasseur. Plutôt que de suivre les derniers survivants dans leur course effrénée pour survivre, on accompagne l’un d’entre eux dans sa recherche de vengeance. Certes il veut avant tout retrouver sa fille, mais s’il peut éclater quelques mutants en chemin, il le fera avec plaisir. Ce retournement étant déjà dans le film de 1977, on a envie de dire « merci » à Wes Craven pour être parvenu à jouer avec les codes du film d’horreur en le rendant aussi jouissif à regarder.

« Merci Wes Craven.  »

Voilà, je le dis.

On ne peut en effet pas s’empêcher de s’inquiéter pour ce papa, perdu, seul au milieu de la ville des monstres. On se demande s’il s’en sortira, mais en même temps, on éprouve une espèce d’enthousiasme malsain à chaque fois qu’il règle son compte à l’un des méchants.

C'est moi qu'ai la quiche !
« C’est moi qu’ai la quiche ! »

Ce retournement s’accentue d’ailleurs lorsque l’on découvre que les cannibales comptent parmi eux une jeune fille se posant visiblement quelques questions sur le choix de carrière de sa famille. La vue de la petite fille qui a été ramenée par ses compagnons réveille en elle son humanité puisqu’il semblerait qu’elle soit la seule à ne pas prendre de plaisir dans la souffrance d’autrui. Finalement, c’est l’humanité de cette créature difforme qui sauvera la vie de l’enfant et de son père tandis que ce dernier, mutilé et recouvert du sang de ses proches, mais aussi de celui de ses victimes, apparaît comme plus laid et monstrueux que ses adversaires.

La transformation est totale et, celui qui au début du film grimaçait à la vue d’une arme à feu, brandit dans les collines son fusil à pompes à la manière d’un fier pilleur Tusken de la planète Tatooine après avoir fendu quelques crânes avec la hache de l’un des cannibales.

Un pillard Tusken tel que vu dans Star Wars.
« Oué ! Gé gagné ! »

Du coup, on en vient à se demander si tout ça n’est pas un malheureux concours de circonstances. Effectivement, les cannibales sont conscients de ce qu’ils font et leur attitude n’est pas excusable. On n’a aucun mal à identifier les « gentils » des « méchants », mais un peu comme devant Conan le Barbare, on se dit que dans d’autres circonstances, les rôles auraient pu être inversés.

Qui de l’œuf ou de la poule ?

On remake n’est pas toujours une mauvaise chose, et La colline a des yeux en est un parfait exemple. Là où le film de 1977 nous présentait une famille d’assassins vivant dans les collines et n’ayant comme histoire qu’un passé de violence et de maltraitance infantile, la version 2006 nous décrit une communauté de parias mutilés par une société qui n’a même pas conscience de leur existence. Ils tuent pour survivre car ils n’ont rien d’autre que leurs terres, celles-là même que le gouvernement a arbitrairement décidé de leur prendre.

Indiana Jones sortant de son fameux frigo magique.
Heureusement, Indiana Jones nous a appris qu’il suffisait d’un frigo pour survivre, donc tout va bien.

Leur histoire est en effet celle d’un village de mineurs du Nouveau-Mexique invités à quitter la région lorsque celle-ci est choisie pour servir de zone d’essais nucléaires. Les mineurs n’ayant nulle part où aller, ils décident de rester malgré tout et vivent dans l’ignorance totale des autorités, peu à peu déformés par les radiations qui recouvrent les collines.

Les mutants cannibales de ce film sont donc une incarnation de ces individus que les sociétés sacrifient pour avancer. Les Etats-Unis sont sortis plus forts de la seconde guerre mondiale, et cela notamment grâce à l’arme atomique. Mais à quel prix ? Des centaines de milliers d’innocents sont morts, rien que dans les deux villes d’Hiroshima et de Nagasaki, mais si on met bout à bout tous ceux qui ont perdu la vie au profit de l’enrichissement d’une nation, les compteurs s’affolent. C’est cette réflexion que semblent suivre Wes Craven et Alexandre Aja, mais ce n’est pas la seule.

Wes Craven et Alexandre Aja
Wes Craven et Alexandre Aja, un duo de petits malins.

Il existe à mon sens un deuxième niveau de lecture qui vient compléter le premier : les cannibales sont en fait une représentation mutilée des Etats-Unis.

S’ils tuent systématiquement ceux qui passent à leur portée, ils ne font que mimer les actions de leurs bourreaux. Effectivement, leurs actes sont criminels lorsqu’ils sont considérés avec un point de vue extérieur, mais ils respectent les lois qui régissent leur petite communauté et sont indispensables à la survie du groupe. Si on fait un parallèle avec les frappes nucléaires américaines, elles étaient nécessaires pour sauver la vie de milliers de soldats de l’oncle Sam mais continuent de faire polémique chez les observateurs extérieurs ou chez les victimes.

Un mutant assis devant une pile de postes de télévision
Big Brain, le « cerveau » des mutants, assis devant une métaphore de la société de consommation américaine.

Ce fac-similé de la société américaine est totalement assumé et on en prend conscience lorsque notre survivant arpente la ville des monstres. Il ne s’agit pas d’une ville de mineurs, mais d’une ville test construite par l’armée pour tester les effets de l’arme atomique sur une agglomération. Les mutants vivent donc dans une représentation d’une banlieue américaine idéale, faisant leurs vies au milieu de mannequins sans vie représentant les patriotes parfaits et chantant innocemment, comme pour passer le temps, l’hymne américain en regardant la TV.

En voyant ce film, on ne souhaite à personne de tomber sur ce groupe de fous furieux reclus dans le désert. Aucune des victimes dans le film n’a mérité ce qu’il lui arrive, mais parce qu’ils étaient si heureux d’être américains et si ignorants, ils représentaient tout ce que les mutants détestaient. Ces derniers, s’ils sont les « méchants » selon notre système de valeurs, ne font qu’essayer de se rendre justice avec le peu de moyens qu’ils ont.

Guillaume.


Images :

Alexandre Aja, La colline a des yeux, 20th Century Fox, 2006

Rob Zombie, La maison des 1000 morts, Universal Pictures, 2003

Clint Eastwood, Space Cowboys, Warner Bros., 2000

« Fillette armée » image trouvée sur http://failblog.fr/7946-Peace-and-Love-FAIL.html

George Lucas, Star Wars : Un nouvel espoir, Lucasfilm, 1977

Steven Spielperg, Indiana Jones et le crâne de cristal, Lucasfilm, 2008

Wes Craven et Alexandre Aja, image trouvée sur http://www.metronews.fr/culture/mort-de-wes-craven-alexandre-aja-rend-hommage-a-son-mentor-et-livre-son-top-5/mohE!1oWI7Qy2r9c/

9 commentaires sur « La colline a des yeux : Et si les monstres, c’était « nous » ? (La colline a des yeux, Alexandre Aja, 2006) »

Qu'en pensez-vous ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s