V pour Vendetta : un exemple de blockbuster intelligent ? (V pour Vendetta , James McTeigue, 2006)

Alors que l’Angleterre est devenue un état totalitaire où tout se règle à grand coups de déportation, de matraque et de propagande, Evey, une jeune femme sans argent, décide de se lancer dans le commerce en vendant son corps. Son affaire tournera court puisqu’elle ne tardera pas à croiser la route de V, un mystérieux sauveur masqué amoureux d’art et d’explosions. 

Ceux qui me connaissent un peu savent mon amour pour la bande dessinée, et notamment pour l’un des auteurs les plus talentueux du genre : Alan Moore. Bien évidemment, il fut un temps où mon encombrante collection ne se résumait qu’en un volume, et c’était V pour Vendetta. Quand on connait le personnage de monsieur Moore et son amour tout relatif pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une adaptation cinéma de son travail, on ne peut pas s’empêcher de trouver une certaine ironie dans le fait que ce soit un film qui m’ait poussé à acheter ses livres, mais ça ne rend ce long-métrage que plus sympathique à mes yeux.

V, écartant les bras, révélant sa panoplie de dagues.
Oui V, tu peux être content, j’aime ce film !

V pour Vendetta est un film tout à fait à part car, bien que modeste adaptation d’une œuvre que je n’ai ni l’envie, ni le talent de chroniquer, il a su conquérir le cœur d’un certain nombre de fans à la recherche de blockbusters alternatifs ou, en l’occurrence, de films d’action intelligents. On considère souvent ce film comme un chef-d’œuvre, mais également comme un OVNI, et c’est pour ça que je souhaitais m’y intéresser.

Andy et Lana Wachowski : ces génies
On s’en fiche, quoi que vous pensiez des Wachowski, on les trouve géniaux.

Mis en scène par James McTeigue dont c’est la première réalisation, V pour Vendetta est de ces films qui, comme Matrix, prouvent que l’on peut faire tout exploser tout en ayant un regard averti sur le monde et certains aspects de son fonctionnement. Rien de bien étonnant en réalité, puisque s’ils n’ont pas mis en scène ce long-métrage, les Wachowski l’ont produit. Le duo à l’origine de la trilogie qui a changé le cinéma d’action au début des années 2000 avait écrit le scénario avant de travailler sur Matrix, film sur lequel monsieur McTeigue exerçait la fonction de premier assistant réalisateur. D’ailleurs, fait amusant (mais qui me trouble un peu aussi), James McTeigue était second assistant-réalisateur sur le film Dark City, un long-métrage produit quasiment en même temps et tourné dans le même studio que le premier Matrix et dont l’intrigue semble être un double de celle des aventures de Néo (vraiment troublant donc, mais totalement conseillé).

Un film révolutionnaire

L’intrigue se déroule dans une uchronie, un univers parallèle créé suite à un changement dans l’Histoire. Dans cet univers, la Grande-Bretagne a essuyé une série d’attentats et la population a accueilli à bras ouverts la politique totalitaire d’un parti d’extrême droite, se privant de leur liberté au profit de leur sécurité. Bien que le titre du film ne fasse mention que de V, ce n’est pas un, mais bien trois personnages que nous suivons dans ce monde. Bien entendu, il y a V (Hugo Weaving), terroriste anarchiste et gentleman souhaitant mettre un terme à la dictature britannique par la violence. On trouve également Evey (Natalie Portman), une jeune femme dont les parents ont été déportés et qui se trouve être trop effrayée par le régime pour faire quoi que ce soit. Enfin, dans son coin se trouve l’inspecteur Finch (Stephen Rea). Policier chargé d’enquêter sur les attaques de V, il s’efforce de bien faire son travail sans poser trop de questions car il n’approuve pas toujours les décisions du gouvernement mais ne voit aucun intérêt à le faire savoir. Accessoirement, ce dernier me fait affreusement penser à Droopy.

Evey et Finch
Allez ! Faites pas la tronche, vous aussi vous êtes un peu les héros du film !

Si le film s’attarde surtout sur la relation entre V et Evey et sur la façon dont ils vont s’influencer l’un l’autre, on peut considérer que Finch rejoint le clan des personnages principaux, voire des héros, car ses actes, tout comme ceux du duo de V et son amie, seront le reflet de son changement de positionnement vis-à-vis de l’Etat, mais conduiront également à l’aboutissement du plan de V et à son bouquet final. Ce sont donc les différentes rencontres entre ces trois personnages qui, de façon réfléchie ou non, amèneront à la résolution.

Inspecteur Droopy ! (je vous jure qu'il y a un truc....)
Inspecteur Droopy ! (je vous jure qu’il y a un truc….)

Le fait de suivre trois personnes aux points de vue et aux visions différentes permet de comprendre les rouages complets d’une société froide et assassine, et si on cite souvent George Orwell et son célèbre 1984, c’est dommage que l’on ne parle jamais de V pour Vendetta car, si la bande dessinée le fait de manière plus complète, le film n’en est pas moins brillant dans sa description de la montée du fascisme.

Adam Sutler, le Haut-Chancelier d’Angleterre, est un homme politique qui est sorti de l’anonymat des suffrages grâce à une vague d’attentats qui a frappé le pays. Le peuple, effrayé par la perspective de nouvelles attaques, a donc commencé à tourner son attention vers le parti de Sutler, Le Feu Nordique (qu’on appelle sans doute FN dans les sondages…), le seul à proposer des solutions concrètes et prometteuses pour assurer la sécurité des citoyens. De fil en aiguille, Sutler a réussi à justifier le besoin de fermer les frontières et de prendre ses distances avec l’Europe et les Etats-Unis.

Adam Sutler, le dictateur en chef.
« Ollivander is watching you » (en vrai c’est lui Adam Sutler)

Le plus effrayant dans cette situation, c’est qu’elle n’est pas née de la tête d’un artiste délirant, mais a été observée et est encore aujourd’hui observable dans certains pays. Ainsi, le peuple allemand, de peur de ne jamais se relever suite à la première Guerre Mondiale, a choisi d’élire de la façon la plus démocratique qui soit (vraiment, c’était pas cynique, il a été élu proprement, sans fraude) Adolf Hitler, lui aussi chancelier, et qui a eu la carrière qu’on lui connait. De façon plus contemporaine, le gouvernement Nord-Coréen justifie les brimades qu’il fait subir à son peuple par l’état de guerre qui oppose continuellement le pays à son voisin du sud. Si le peuple ne veut pas subir les violences de l’ennemi, il doit renoncer à son confort. Contrairement à l’idée reçue, ce qui compte le plus pour un homme, ce n’est pas sa liberté, mais sa sécurité, et ça ne plait pas à V.

Alan Moore, auteur de la bande dessinée.
Alan Moore, inventeur du swag (et de la barbe aussi).

Celui-ci, porté par une foi indéfectible dans la capacité de l’homme à se prendre en main, invite les habitants d’Angleterre à s’opposer à l’Etat. Il leur explique que lorsqu’un individu suit un leader, alors il abandonne son libre-arbitre et laisse de son plein gré quelqu’un décider de sa vie à sa place.

Lorsqu’il a écrit la bande dessinée, Alan Moore souhaitait opposer les deux extrêmes politique en soulignant les dangers que cela pouvait représenter de choisir entre la liberté et la sécurité sans jamais essayer de trouver de compromis. V est clairement défini comme un personnage sympathique aux premiers abords, mais dangereux et instable, comme peut l’être l’idée de la liberté débridée.

V : Ce personnage trouble

Globalement, le film se regarde sans soucis. Il y a bien quelques petits détails qui me dérangent dans le scénario, mais l’histoire n’en demeure pas moins suffisamment bien ficelée pour porter même le spectateur incapable de s’arrêter de cogiter que je suis.

Il y a quelque chose que je trouve néanmoins regrettable, à savoir le passage à la moulinette qu’on fait subir les Wachowski au personnage de V. Deux paragraphes plus haut, j’écrivais que le terroriste masqué était un savant équilibre entre sympathie et fanatisme. Cette dimension si particulière a disparu au profit d’une espèce de antihéros cliché de film d’action (le genre d’Ant-Man dont on justifie les crimes même les plus horribles parce que la victime est un méchant). D’accord, les scènes d’actions sont ultra cools et ses idées à des kilomètres de ce qu’on voit habituellement à Hollywood, mais il y avait surement une façon plus intelligente de réécrire le personnage.

V préparant le petit-déjeuner
Oui, il y a des scènes comme ça dans la BD, mais celles où V se montre plus ambigu n’ont pas été intégrées au scénario.

Je comprends tout à fait l’idée qu’il était compliqué d’assumer un premier rôle masculin aussi sombre, mais c’était l’occasion de s’intéresser un peu plus à Evey, le véritable personnage central de l’histoire, et de découvrir V à travers ses yeux. Cela aurait contribué à créer un mystère supplémentaire autour du personnage (puisqu’on n’aurait su de lui que ce qu’Evey en savait) et l’aurait rendu d’autant plus fascinant. V est un antihéros, un personnage auquel on ne peut pas s’identifier. C’est une force de la nature que rien ne semble pouvoir stopper, une idée plus qu’un homme. Les scènes d’assassinats se mélangent à celles où il fait découvrir à Evey sa passion pour l’art, et le fait qu’il arbore toujours ce masque souriant et s’exprime avec son ton enjoué quoi qu’il arrive servent à créer un sentiment d’instabilité : on ne sait jamais lorsqu’il fondra à nouveau sur un inconnu pour lui ôter la vie. Malheureusement, la balance n’est pas équilibrée. On a l’impression que le réalisateur, tout comme Evey, prend trop rapidement partie pour un homme qui s’est rendu coupable d’attentats. Il aurait sans doute fallu insister sur la peur et la séquestration que vit la jeune femme car en rendant son hôte trop attachant on lui fait perdre en force.

Du coup, on a du mal à concevoir le véritable objectif de V. S’il cherche effectivement à abattre un à un les hommes forts du gouvernement, ce n’est pas uniquement pour renverser le régime, mais bien par vengeance.  Ayant pour personnage un homme agréable et gentil, on oublie pourquoi le titre fait mention d’une « Vendetta ». On assiste effectivement à des actes de terrorisme et des assassinats, mais ils semblent relever du jeu pour V qui (attention, je spoil la fin) invite la population de Londres à marcher contre l’armée au risque de se faire abattre. Si lui est prêt à mourir, ça n’est pas nécessairement le cas de tous les citoyens de la capitale qui placent leur foi dans ce leader de la dernière chance (alors même qu’il les a encouragé à ne plus suivre de leader). Suivant la logique, on pourrait s’attendre à ce que V marche avec ses fidèles, ce qui n’est pas le cas, car il est trop occupé à tuer la dernière de ses victimes (en faisant le pitre).

V et Evey regardant le Comte de Monte-Cristo
Un couple qui s’intéresse à un film où un couple s’intéresse à un film sur un couple… On fait dans le méta maintenant.

A un moment du film, V regarde Le Comte de Monte Cristo  à la TV et Evey remarque qu’Edmond Dantes, le personnage auquel V semble s’identifier, fait passer sa soif de vengeance avant son objectif premier : l’amour de Mercedes. A la réaction du terroriste, on comprend que cette remarque le fait réfléchir sur lui et sur son  amour de la Liberté, relégué au second plan derrière sa soif de vengeance. Plus tard, il dit même de lui qu’il est comme un artiste qui « créé des mensonges pour raconter la vérité ». Il a conscience qu’il n’est qu’un usurpateur et que le peuple ne peut pas compter sur lui. Pour revenir sur Le Comte de Monte Cristo, le film se termine sur une phrase qui fait réfléchir V et Evey : un couple debout sous un arbre regarde un autre, assis dans celui-ci, le premier couple demande « pouvons-nous monter ? », ce à quoi le deuxième répond « vous n’avez qu’à vous trouver le vôtre ». V cherche à donner un élan au peuple. Il souhaite l’inspirer, mais ne jamais être copié. On a tous entendu une fois « fais ce que je dis, pas ce que je fais », et c’est exactement la politique de V. Le personnage, tout héroïque qu’il soit devenu dans le film, a conscience de son incapacité à créer. Il est l’avatar de la destruction, et c’est pour cela qu’il a besoin d’Evey.

Une histoire sans fin

V faisant tomber des dominos
V est un fin stratège, depuis le début, il contrôle (presque) tout.

Parce que soyons clairs rien dans le plan de V n’est laissé au hasard, et ça n’est sûrement pas la présence d’Evey chez lui qui changera cette règle. Dès leur première rencontre, lorsqu’il apprend le nom de la jeune femme, il ne peut s’empêcher de lâcher un « Bien sûr » tant la coïncidence lui semble trop belle (en anglais, la fin du prénom Evey se prononce comme la lettre V). Ce n’est pourtant que lorsqu’elle regarde le journal TV avec V et qu’elle se fait la remarque que la journaliste ment indéniablement que le terroriste commence à la prendre au sérieux. En remettant en question la vision que les médias veulent lui imposer et en étant capable de se justifier grâce à sa connaissance personnelle du système, elle fait preuve d’assez de force d’esprit pour suivre V dans sa quête.

La jeune femme sera alors formée pour prendre la suite de son hôte. Elle sera initiée à l’art, monde de contestation et d’opinions divergentes s’il en est et, soumise à la torture et à l’humiliation, elle découvrira le sacrifice et le dévouement à une cause. Finalement, elle s’éveillera au monde dans une scène magnifique où, sous une averse diluvienne, elle toisera la ville de Londres.

On pourrait s’attarder sur cette scène et la comparer avec celle de l’ « éveil » de V. Le terroriste a gagné sa liberté dans un bain de sang sur fond de flammes. A l’inverse, Evey est accompagnée d’un ami et découvre le monde sous la pluie. Le feu est puissant car il brûle et détruit, mais il n’est qu’éphémère. L’eau soigne les blessures infligées par les flammes et est indispensable à la vie. La différence de sexe entre les deux personnages est aussi révélatrice, puisque traditionnellement, on associe l’homme à la guerre  et à la mort et la femme à la naissance et à la protection.  Ces détails, et le fait que V, malgré sa maitrise parfaite des arts martiaux et de l’escrime n’ait pas daigné enseigner à son apprentie la moindre technique de combat, sont révélateurs des intentions de l’homme au masque. La destruction n’est pas la fin d’un cycle, mais bien le début d’un nouveau. Pour construire un monde libéré, il faut détruire celui en place.

Parallèle des scènes d'éveil de V et d'Evey
Pour le coup, je n’ai rien inventé, le parallèle est fait (bien que moins grossièrement) dans le film grâce au montage.

Pourtant, une chose me dérange toujours à chaque fois que je revois ce film : il se termine trop tôt. Je ne dis pas ça parce qu’il est bon et que j’aurais aimé qu’il dure un peu plus, mais bien parce que le générique arrive avant que l’histoire ne soit réellement finie.

Alors que le parlement explose dans un dernier feu d’artifice, Evey contemple l’œuvre de son mentor et on réalise en même temps qu’elle que V n’était effectivement pas un homme, mais qu’il était l’incarnation d’un sentiment de liberté qui unissait le peuple d’Angleterre, vivant ou mort (on voit en effet marcher des milliers de personnes, grimées en V, dont certaines sont mortes durant le film).

La foule retirant son déguisement de V.
V n’existe que par opposition à l’Etat totalitaire. Dans un monde libre, il n’a plus lieu d’être.

Mais qu’advient-il de sa formation et du soutien qu’elle est censée apporter aux citoyens qui ont cru dans le travail de celui qui maintenant est un sauveur ? Libérés,  les habitants de Londres retirent leurs costumes, signifiant qu’ils n’ont plus besoin de V et qu’ils préfèrent afficher leur liberté individuelle plutôt que de suivre une icône (puisque c’est qui leur était reproché, le Haut Chancelier étant à sa façon une icône). Evey elle-même, pourtant formée pour prendre la succession de V, ne porte pas son masque, comme si elle se libérait elle aussi de lui. Rien ne la rend plus légitime qu’un autre pour guider les anglais.

Du coup, on se retrouve face à deux cas de figure : le peuple n’a plus besoin de personne, et l’entrainement d’Evey n’était pas utile, ou, l’entrainement d’Evey était indispensable et le peuple va très vite s’en rendre compte, mais la jeune femme refusant de s’imposer comme guide les laissera seuls face à la seule institution que V n’ait pas désorganisée : l’armée.

Une exécution durant la Révolution Française
Non Révolution Française, exécuter quelqu’un parce qu’il ne pense pas comme toi n’est pas très Charlie.

Le fait est que le film, en illustrant les propos de V avec des faits historiques (de notre monde), s’inscrit dans la même logique que celle que nous connaissons. Or, il n’y a pas eu, à ma connaissance, de chute de régime qui se soit déroulée sans une période de chaos juste après (pour exemple, la Révolution Française a décapité un roi pour couronner un empereur avec, entre temps, son lot de crimes et d’exécutions dans la période dites de la « Terreur »).

Je sais que j’ai été un peu sévère avec ce film alors que je le considère comme l’un des meilleurs blockbusters qui soient, mais on est tellement passé à rien du chef-d’oeuvre que ça me désole toujours un peu de voir tout le monde se contenter de ça.

Quoi qu’il en soit, V pour Vendetta est une valeur sûre, alors allez le voir immédiatement si ça n’est pas déjà fait et surtout, n’hésitez pas à remettre en question ce qu’on vous présente comme acquis, une opinion mérite toujours d’être entendue.

Guillaume.


 James McTeigue, V pour Vendetta, Warner Bros., 2006
Lana et Andy Wachooski, photo obtenue sur http://sciencefiction.com/2015/02/12/topic-duh-wachowski-siblings-doubt-theyll-ever-get-create-another-blockbuster/
Droopy, image obtenue sur http://toutlecine.challenges.fr/serie/0000/00000131-photos-droopy.html
Alan Moore, photo obtenue sur http://comicrelated.com/news/14272/alan-moore
Exécution de Marie Antoinette le 16 octobre 1793

5 commentaires sur « V pour Vendetta : un exemple de blockbuster intelligent ? (V pour Vendetta , James McTeigue, 2006) »

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