Braveheart : peut-on faire de l’histoire sans en faire ? (Braveheart, Mel Gibson, 1995)

Résumé

William Wallace est un petit garçon choupi qui rencontre l’amour sur la tombe de son père en la personne de la petite Murron qui lui donne un chardon. Il part apprendre le français et le latin avec son tonton pour devenir un homme et revient chez lui pour épouser sa copine, mais un vieux soldat anglais veut la violer et la fait tuer. Wallace est véner, alors il se met en tête de rendre son indépendance à l’Ecosse. Entre temps il utilise son bon niveau de français pour se taper la future Reine d’Angleterre, au calme. 

Oui oui. Ce motif de peinture de guerre.
Oui oui. Ce motif de peinture de guerre.

Braveheart. La cornemuse, les paysages des Highlands, et les peintures de guerre tellement mythiques qu’elles ont fini dans tous les jeux vidéo du MONDE. Le film qui est encore vendu partout dans les HMV (l’équivalent de la Fnac mais de l’autre côté de la Manche) d’Ecosse, dont la musique est jouée par des musiciens amateurs dans les rues marchandes de Glasgow toute l’année, et qui a probablement revigoré le patriotisme écossaise en appelant à leur fierté. Je vais vous apprendre un truc : un Ecossais, c’est une licorne (au sens figuré, ce ne sont pas vraiment des licornes) qui fait aussi bien cocorico qu’un coq Français. Je le sais, j’y vis, et rien que pour ça j’ai envie de vous parler de ce film…

Qui m’embête un peu quand même.

Sophie Marceau en Isabelle de France, regardant vers la caméra.
« Mais oui tiens, pourquoi moi ? »

Le problème étant que la culture celte fait un peu partie de mon domaine d’études, et que visiblement ce n’était pas celui de Mel Gibson – je ne lui en tiens pas rigueur. Mais quand même, je sais bien qu’en 1995 Wikipédia n’existait pas, mais les livres oui. Alors pourquoi ne pas aller vérifier qu’Isabelle de France n’est arrivée en Angleterre qu’en 1308 et qu’elle est née deux ans avant la révolte de Wallace ? Pourquoi ne pas se rendre compte qu’elle n’a jamais connu Edouard Ier « Longshanks » qui est décédé un an avant le mariage de son fils ? Pourquoi Isabelle de France ?

Et pourquoi le reste, aussi ? Kilts, peintures de guerre, politique, évènements, batailles, Braveheart semble n’en avoir que faire de la justesse historique, et c’est bien dommage pour un film…  historique.

Les kilts, quoi !

Les kilts ! Vous en aurez sans doute entendu parler : les kilts dans Braveheart, c’est un anachronisme monstrueux ; fait par Mel Gibson, mais pas à faire. Pour la petite histoire, les Ecossais n’ont pas toujours porté de kilt, et il est en fait assez drôle de constater d’ailleurs que le point de vue s’est inversé. Pendant longtemps, les gars en jupette, c’étaient les romains, et les peuples Celtes (dont ceux qui vivaient alors en Ecosse et dans le reste des Îles Britanniques, sans oublier les Gaulois) se moquaient bien d’eux, parce que les pantalons c’était moins ridicule. Et si le pantalon gênait un Celte pour se battre, il n’avait qu’à l’enlever et le problème se réglait de lui-même.

« Sauf que les Ecossais, ils ont bien mis des kilts, à un moment… Non ? »

– Vous, que je suis déjà en train de perdre.

XVIème siècle pour l’année de naissance du grand kilt tel que le porte Mel Gibson. Le film est censé se passer entre 1297 et 1305, donc à cheval entre le XIIIème et le XIVème siècle. Si les films disposaient d’une auto-correction anti-anachronismes, les acteurs seraient bien souvent les fesses à l’air, il faut le dire. (Et, pour le bonus culture générale, le port du kilt fut interdit entre 1746 et 1782, suite à d’autres révoltes)

L'armée de William Wallace soulevant leurs kilts pour montrer leurs postérieurs aux Anglais.
Les fesses à l’air, oui, mais pas tout à fait comme ça.
Le vrai William Wallace, moins swag mais avec une belle barbe quand même.
Le vrai William Wallace, moins swag mais avec une belle barbe quand même.
Image d'un manuscrit allemand du XIIIème siècle où l'on voit un homme et une femme en habits d'époque.
En suivant la logique de Mel Gibson et des sept siècles de retard, vous devriez pouvoir vous balader comme ça demain et avoir l’air parfaitement dans votre époque.

Et s’il n’y avait que les kilts… Si on reste dans le domaine de l’apparence physique de nos protagonistes, on reste sur du farfelu quand on sait l’époque à laquelle devrait se passer le film. Il peut bien être un rebelle écossais qui bataille pour l’indépendance : William Wallace respectait quand même la mode anglaise, là où Mel Gibson l’interprète comme une sorte de Picte sorti des siècles passés. Ca tombe bien que les Pictes aient été les premiers résidents de l’Ecosse, et en particulier des Highlands, du coup. Les cheveux hirsutes et les peintures de guerre étaient bien de mise à un moment de l’histoire dans la région… Sept siècles avant William Wallace, au bas mot.

Autre point bien connu, et je me permets de vous la faire en anglais : « Battle of Stirling Bridge, sans Bridge » (pour les deux-trois qui ont séché les cours d’anglais, « bridge », ça veut dire pont). En français on parle de Bataille de Stirling, donc on peut éventuellement ne pas trop être perdus en voyant une plaine vide dans le film. Sauf que le pont était juste l’élément majeur du décor, la clé de voûte du plan de William Wallace et d’Andrew de Moray (c’est son pote roux dans le film, qui sera plus tard un sorcier à l’œil fou). Ils l’ont un peu joué à la Thermopyles avec le pont, et à l’écran ça aurait été la classe un peu.  J’ai lu deux versions des faits : soit Mel Gibson voulait une bataille plus cinématographique, et je réponds qu’un bon réalisateur aurait pu rendre une bataille dans un goulet d’étranglement cinématographique ; soit il n’a pas pu tourner sur le pont à Stirling. Sérieux ? J’ai trois mots pour réponse : réplique de pont. Quand tu as décidé de faire des répliques de villages, de forts, de villes, de ce que tu veux, un pont sur un bout de rivière perdu en Ecosse, c’était pas SI dur, quand même, si ?

Image du film 300, l'armée Spartiate dans un goulet d'étranglement
Alors comme ça une bataille en goulet d’étranglement c’est pas cinématographique, hein ?

Il est temps d’en revenir à ce que j’évoquais au début de cette question : Isabelle de France.

Comment ruiner une belle histoire (d’amour) toute faite

Je le disais : historiquement parlant, Isabelle de France, c’est une mauvaise idée. Selon moi ce personnage est la représentation de tout ce qu’il y a d’anachronisme dans le film. Pour ceux qui l’ont oublié, Isabelle de France est jouée par Sophie Marceau ; dans le film, elle se marie avec le futur Edouard II au début de la révolte de William Wallace, donc aux alentours de 1297. Pour l’histoire, elle a deux ans, pour le film, elle est mature sexuellement. En vrai, elle s’est mariée en 1308, un an après le décès de son beau-père (lui-même décédé deux ans après William Wallace, et non pas deux secondes avant lui). On va dire que j’exagère, que c’est pas grave, que ça fait une belle histoire d’amour quand même, et un joli doigt aux Anglais dans l’histoire.

Et la Murron dans tout ça ? Elle était pas assez bien pour William Wallace, monsieur « les nobles tous des cons cucurbitacés » ?

"Est-ce que je méritais ce traitement ?"
« Est-ce que je méritais ce traitement ? »

Murron, ou plus exactement Marion, mais Mel Gibson avait peur que l’on confonde avec Marianne et donc Belle Marianne et donc Robin des Bois – il n’y a pas de preuve qu’elle ait vraiment existé, mais elle est bien présente dans The Wallace, un poème du XVème siècle composé par the Blind Harry et duquel nous vient la légende de William Wallace, rien que ça. Dans celui-ci, William Wallace est éperdument amoureux de Marion Braidfute (Murron MacClannough dans le film), mais quand celle-ci meurt des mains des anglais, il décide de se révolter contre la couronne et mène sa rébellion uniquement pour venger sa bien-aimée. On retrouve cela dans le film, les quelques scènes où Wallace encourage Robert the Bruce à prendre la tête de l’Ecosse indépendante allant dans le sens du héros désintéressé par les questions de pouvoir. Cependant il y a Isabelle de France qui vient casser ce joli tableau.

Je pense que l'idée c'était que ce soit une princesse comme ça elle pouvait avoir des jolis cheveux en fait.
Je pense que l’idée c’était que ce soit une princesse comme ça elle pouvait avoir des jolis cheveux en fait.

Isabelle de France, c’est LE personnage tout à fait dispensable du film. L’histoire entre Murron/Marion et Wallace est affaiblie du fait qu’il semble bien tomber amoureux de la future reine : il aurait pu décider de tenter de la mettre enceinte juste pour faire le bâtard (dans tous les sens du terme), mais le film n’a pas l’air d’avoir été écrit ainsi et Mel Gibson ne le joue pas de cette façon non plus. Et quitte à la garder dans le film, comme un personnage aidant la cause de Wallace et rappelant l’Auld Alliance franco-écossaise, pourquoi en faire absolument un intérêt amoureux, là où l’une des premières scènes de Sophie dans le film la montre rêveuse face à la beauté du geste d’un homme qui venge son aimée ? N’aurait-elle pas pu simplement rester admiratrice de son courage, plutôt que d’aller le détourner de son amour perdu ? Surtout après avoir passé un bon gros tiers du film à développer l’histoire d’amour avec Murron dont plus personne n’a rien à faire ensuite, excepté deux, trois apparitions rapides. Quand comme moi on n’apprécie que très moyennement les films qui traînent, et qu’il vaut mieux que ça traîne pour quelque chose, c’est ennuyeux.

Patrick McGoohan, qui incarne Edward I, regardant vers la caméra l'air fâché.
« Et puis c’est bon, il allait pas se taper ma femme non plus ! »

Le plus rageant peut-être étant que, toujours historiquement parlant, il y a bien eu une Française à la cour d’Angleterre, arrivée durant la rébellion de Wallace, et ce justement pour gagner l’alliance de la couronne de France qui jusque là était sympathique à l’Ecosse. Cette femme, c’était Marguerite de France, devenue l’épouse de Longshanks en 1299 à tout juste vingt ans. Il en avait soixante, il était veuf d’Eleonore de Castille qui était son grand amour, c’était un mariage d’alliance, bref, elle avait tout pour être, elle aussi, frustrée de son mariage. L’histoire n’en dit rien, mais je pense sincèrement que Sophie Marceau aurait pu jouer le rôle de la reine Marguerite.

En plus ça n’aurait en rien empêché Mel Gibson de faire du futur Edouard II une caricature de l’homosexuel superficiel et faible qui se retrouve par malchance héritier de la couronne, vu que les tensions résident plutôt entre le père et le fils qu’entre le mari et la femme. Est-ce qu’Edouard II était vraiment homosexuel ? Disons qu’on lui a connu deux favoris, et qu’on dit de lui qu’il aimait la sodomie, sans préciser dans quel sens ; et à côté de cela il a eu quatre enfants d’Isabelle et même un bâtard. À vous de juger.

Et si ce n’était pas le plus important ?

Genre ça, on pouvait le voir en septembre 2014 au moment du vote pour l'Indépendance. Neuf ans après Braveheart.
Genre ça, on pouvait le voir en septembre 2014 au moment du vote pour l’Indépendance. Dix-neuf ans après Braveheart.

Le fait est, malgré tous les défauts qu’on peut lui trouver et ses armes en caoutchouc, que Braveheart, c’est quelque chose. Je n’irais pas dire forcément un bon film – il est de ceux que je ne pourrais pas voir encore et encore, c’est certain. Il a pourtant plusieurs choses pour lui. Autant que de défauts peut-être.

En effet, chaque détail du film que je pointe comme défaut ou presque est également un détail qui contribue à son succès. Chaque déviation par rapport à l’histoire, chaque anachronisme fait en fait la force du film, et on peut dire que c’est très, très fort.

L’apparence des guerriers écossais – kilts, cheveux hirsutes, peintures de guerre – permet de reconnaître immédiatement qu’ils sont écossais, et touche également les Ecossais eux-mêmes. Je disais plus haut qu’ils pourraient égaler la réputation de fierté des Français : or le kilt, depuis ces guerres du XVIIIème siècle que j’évoquais, est un symbole écossais et est porté avec fierté. Les peintures de guerre qui viennent des Pictes, les cheveux hirsutes qui viennent des Celtes, la barbe arborée par certains des acteurs, ce sont aussi des symboles pour les Ecossais. Il y a fort à parier qu’à la sortie en salle, certains auront senti dans leur poitrine cet élan de fierté en voyant débarquer Mel Gibson en William Wallace, qui tente un accent écossais ma foi très bien maîtrisé par moment quand il donne la réplique à des acteurs eux-mêmes écossais. William Wallace, le vrai, n’a jamais porté de kilt : mais personne n’aurait reconnu le rebelle écossais sans kilt, paradoxalement.

« Oui enfin, tu vas pas me faire croire que même Isabelle de France, elle contribue à la force du film, vu ce que tu en dis. Exagère pas. »

– Vous, parce que vous avez bien suivi

Sophie Marceau en Isabelle de France, une fiole de poison à la main.
« J’étais sur le point de me suicider du coup, mais en fait non alors. »

Sauf que si. Marguerite de France est somme toute une reine d’Angleterre assez oubliable, contrairement à Isabelle. Déjà, Isabelle de France est la fille de Philippe le Bel, et si vous ne savez pas qui est Philippe le Bel, retrouvez vos cahiers d’histoire (ou demandez à Wikipédia, il est cool aussi – il m’a bien aidée à me souvenir quand même). Ensuite, bien qu’elle ait donné quatre enfants à Edouard II, il est possible qu’elle l’ait fait assassiner pour asseoir leur fils Edouard III sur le trône et devenir Régente – et c’est en profitant de cette position qu’elle permet la fin des guerres d’Ecosse et l’indépendance de celle-ci, promettant notamment la renonciation d’Edouard III à tous ses droits sur celle-ci. En gros, dans l’histoire de l’Ecosse à l’époque, Isabelle est un personnage important, même si elle ne l’est pas dans l’histoire de la révolte de Wallace. Il est plus que probable qu’elle ait été choisie pour ce qu’elle symbolise plutôt que par souci d’exactitude historique (du moins, je l’espère).

La petite Murron avec un chardon à la main
On peut inventer le concept de personnage chardon à la limite.

Et Murron ? Je m’en fiche toujours de Murron ? Non : Murron est à peine évincée par Isabelle de France. Je ne renie pas ce que j’ai dit : elle disparaît après un tiers du film et tout le monde s’en fiche. Mais au début du film, elle fait la chose la plus importante possible, qui fait qu’elle reste le personnage féminin clef de l’histoire.

Elle donne un chardon à William Wallace. Le chardon, c’est le symbole de l’Ecosse. William Wallace commence sa révolte pour venger Murron, parce qu’il est tombé amoureux d’elle quand elle lui a donné un chardon. Murron donne l’indépendance de l’Ecosse à travers Wallace, sous la forme d’un chardon. Si ce n’est pas important, dites-moi donc ce que c’est.

Voilà pourquoi je ne peux pas ne pas aimer ce film, quelque part. Je ne l’apprécie pas plus que cela, quand bien même il a ce souffle épique qui fait que vingt ans après on peut encore le voir ; il respire l’Ecosse et son esprit toujours un peu libre, toujours un peu différent, et il arrive à transmettre ce quelque chose d’un peu sauvage qui existe encore dans le pays.

Je ne sais pas si on peut vraiment parler de film historique au vu des libertés qu’il prend avec l’histoire. Ce film parvient quand même à intéresser à l’histoire écossaise en ne la respectant absolument pas, ce qui relève du tour de force : c’est un film qui vous apporte un souffle d’Ecosse, bien confortablement assis dans le canapé du salon.

Mel Gibson en kilt, épée dégainée, des flammes derrières lui.
« Et BOOOOOOM ! J’fais péter le kilt et ça passe ! »

Manon.


Images

Braveheart, Mel Gibson, Icon Productions, 1995.

Portrait de William Wallace (vue d’artiste du XVIIIème siècle)

Codex Manesse, http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/cpg848/0121

300, Zack Snyder, Legendary Pictures, Virtual Studios & Cruel and Unusual Films, 2006.

8 commentaires sur « Braveheart : peut-on faire de l’histoire sans en faire ? (Braveheart, Mel Gibson, 1995) »

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