Batman : Pourquoi faire si sérieux? (Batman : le film, Leslie H. Martinson, 1966)

Résumé :

Appelés à l’aide pour assurer la sécurité d’un yacht transportant une invention incroyable, Batman et Robin se rendent vite compte qu’ils sont tombés dans un piège tendu par quatre de leurs plus redoutables adversaires : l’ignoble Pingouin, le dément Joker, le machiavélique Sphinx et la dangereusement séduisante Femme-chat (oui, c’est comme ça qu’ils disent en VF).

Ah ! Batman ! C’est sans doute le super-héros le plus populaire qui existe, et il y a de quoi. Entre les films cultes, les comics de Franck Miller, les excellents jeux vidéo ou la série animée légendaire, on a tous notre Bat-moment préféré. Le pitch est parfait : un orphelin milliardaire qui, pour venger ses parents et protéger sa ville décide de devenir un homme à l’intellect et à la forme physique hors du commun. On a tous rêvé au moins une fois de jouer dans sa Batcave ou de conduire sa Batmobile.

Mais avant de devenir l’icône sombre et torturée telle qu’on le connait aujourd’hui (notamment grâce aux comics des années 80-90, puis aux films de Burton et de Nolan), Batman était le héros du « plus grand phénomène TV des années 1960 » : la série d’Adam West. La série était tellement populaire qu’elle a donné lieu à un long métrage en 1966 réalisé par Leslie H. Martinson. Le film parait totalement absurde et loin de tout ce qu’on peut faire autour du personnage aujourd’hui, si bien que je le considère comme mon Bat-film préféré. Sobrement appelé Batman ou Batman : le film, c’est de cet ovni du cinéma de super-héros dont nous parlerons aujourd’hui.

Batman et Robin, parlant sérieusement
« Cette fois Robin, j’ai bien peur que notre tour ne soit venu. »

La justice oui, mais une justice américaine !

La première chose qui me semble importante à rappeler avant d’entrer dans les détails du film, c’est le contexte. Pour ceux qui auraient séché les cours d’Histoire, les années 60 représentent le sommet des tensions entre les USA et l’URSS. En pleine Guerre Froide, et alors qu’on fête depuis un peu moins de vingt ans seulement la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les deux pays ont bien failli en finir une bonne fois pour toute avec la crise des missiles de Cuba (en 1962). Tout le monde sait que la paix est fragile et qu’il suffirait d’un rien pour provoquer la fin de l’espèce humaine, rien que ça. C’est dans ce contexte un peu tendu que se vendent le mieux les comics de super-héros, et certain depuis des années déjà.

Bouncing Boy et Matter Eater Lad, deux héros oubliables de DC Comics
Pourtant, je suis sûr qu’ils ont des histoires ultra tragiques…

Créé en 1939 (ça aussi ça doit vous rappeler quelque chose), Batman est l’un des premiers personnages DC Comics, et déjà l’un des plus populaires (on s’en souvient, contrairement à Matter-Eater Lad ou encore Bouncing Boy, créés plus récemment mais qu’on ne verra sans doute pas dans le film Justice League à sortir).

La couverture de Batman #15, publié en 1943 et montrant le duo maniant une mitraillette
« C’est vachement plus efficace que les batarangs ! »

Seulement, le plus grand détective du monde n’a pas passé toute sa vie à courir après le Joker ou à draguer Catwoman. Convaincu que la seule façon de permettre aux Alliés de vaincre les Nazis, c’était de faire prendre conscience aux jeunes américains du bien fondé de s’engager dans l’armée, Batman et Robin rejoignent des raids aériens alliés en Batplane pour aller foutre une Bat-branlée à Hitler. Tant pis pour cette promesse selon laquelle les deux compères ne tueraient personne, c’est pour la démocratie !

C’est dans ce contexte donc que la série, puis le film, ont été pensés, mais plutôt que de faire un bon gros film de propagande, les producteurs ont cherché à faire quelque chose de bien plus léger et d’un kitch parfaitement assumé. Les personnages (en collants s’il vous plait) affrontent des criminels grand-guignolesques à l’aide de gadgets tous aussi improbables les uns que les autres, et toujours conçus pour avoir une forme de chauve-souris. On voit aussi apparaître les fameuses onomatopées colorées qui ponctuent des scènes de combats chorégraphiées par des génies.

Batman, corrigeant un pirate
« Prends ça, gredin ! »

Finalement, on retrouve assez peu le côté propagande du personnage. En dehors des quelques scènes où Batman et Robin sont adulés en personnages publiques (des policiers mettent même leur képi sur le cœur au passage du Batcopter dans le Bat-ciel de Bat-ville Gotham City), toute cette portée « America F*ck Yeah ! » est absente, et on ne va pas s’en plaindre.

Un film surprenamment bon

En me promenant sur Internet après avoir revu ce film, je me suis rendu compte que le site Nanarland avait osé lui consacrer un article, et que beaucoup de gens le considéraient comme un navet. J’en suis alors venu à me demander ce qui faisait qu’un film plaisait ou non.

Batman, Robin et BatGirl, du film "Batman et Robin"
Faîtes pas cette tête les copains, vous y avez aussi eu droit.

Demandez sur les forums ou dans les commentaires de sites de critiques de cinéma, et vous verrez qu’un film plait s’il correspond aux attentes des spectateurs. Aujourd’hui, Batman est un personnage sombre, violent et sérieux. Du coup, on adore Nolan, on respecte Burton, mais on méprise Schumacher et son Batman et Robin, parce qu’il propose quelque chose de totalement différent de l’image que l’on se fait du personnage (et ce n’est pas le cas que pour Batman, mais aussi pour Superman qu’on souhaite voir puissant mais tourmenté, hein Superman Returns ?).

Heureusement, je n’ai pas cette vision d’un bon film. Pour qu’un film me plaise, il faut qu’il me surprenne. Pour rester sur Batman, Nolan a fait du bon travail parce qu’il a traité l’univers du personnage de façon réaliste, ce qui n’était jamais arrivé. C’est aussi pour ça que souvent, les suites sont moins bonnes que les originaux. A vouloir trop correspondre aux attentes des spectateurs, le film n’ose rien, ne surprend jamais, et au mieux, il est sympa à regarder, mais on s’ennuie quand même un peu.

Iron Man, Captain America et Ultron de Avegenrs 2
« Faites comme si vous n’aviez rien entendu les gars… »

Bien entendu, j’ai toujours des attentes, surtout lorsqu’un projet propose d’être la suite d’un long-métrage qui m’a plu. On espère alors voir le précédent opus respecté et on est toujours un peu en colère lorsque ça n’est pas le cas. Mais pour quelque chose comme Batman : le film, que je découvre des années après sa sortie et qui n’a de compte à rendre à aucun film, j’aime accorder plus d’importance aux intentions du réalisateur.

Très clairement, Leslie H. Martinson voulait faire un film d’aventure grand public, distrayant et décalé. Le film est kitch, mais c’est assumé. C’est l’occasion de jouer sur les clichés du cliffhanger (il en propose quelques-uns bien ridicules), sur les raccourcis scénaristiques, nécessaires à l’avancée d’une histoire en quelques pages de comics, ou sur le fait que le héros n’a rien de mieux à faire que de s’habiller en chauve-souris. Non parce que sérieusement, un mec qui emploie sa fortune à customiser tout son matériel pour le faire ressembler à un animal, il a une vie un peu triste. C’est à mon sens encore pire chez Nolan : le gars suit un entrainement de ninja, mais comme il veut faire peur aux criminels (qui ne devraient pas le voir si c’est un bon ninja) il passe une commande de 10 000 petites oreilles à une usine chinoise pour « ne pas éveiller les soupçons ». Sérieux Batman, je t’aime bien, mais t’es le moins crédible des super-héros.

Batman du film "The Dark Knight Rises"
« J’essaye pourtant… »

A en croire certaines critiques que j’ai lues à propos de ce film, les producteurs se moqueraient en fait d’un personnage qui était le héros de beaucoup d’enfants pour les inciter à faire quelque chose de plus productif de leur temps que de lire des bandes dessinées. Je reviens donc aux intentions du réalisateur. Ici, elles passent par « faire un film grand public », mais ne s’arrêtent pas là. Tout dans le film est en fait un hommage à l’enfant qui sommeil dans chaque adulte.

Batman : une chauve-souris qui vous veut du bien.

Batman : le film, contrairement à la série, sort au cinéma. Il faut donc faire un effort pour aller le voir en salle, et avoir de l’argent. De plus, le projet est né dans les années 60, une période dramatique pour les USA, et une vingtaine d’années après la parution des premières aventures du personnage. Ces détails et la présence de quelques blagues salaces (pour l’époque, aujourd’hui elles sont adorables) me fait penser que ce long métrage s’adresse en fait aux parents accompagnant leurs enfants au cinéma. Le générique commence d’ailleurs sur un texte dédiant le film à tous les amoureux d’aventure, d’évasion, de divertissement enfantin, de ridicule et de bizarre. On sent que le réalisateur et les producteurs ont grandi avec Batman et qu’ils aimeraient retourner en enfance pour oublier tous les tracas du quotidien. C’est à mon sens dans ce but que le film a été fait.

Un marsouin heureux
RIP noble marsouin 1961-1966  « Il s’est sacrifié pour nous. »

Divers exemples se trouvent un peu partout. Sans trop spoiler (l’histoire n’est pas tellement importante, mais je vous encourage tous à le trouver pour passer un bon moment de seulement 1h40), je peux revenir sur les facilité scénaristiques. Hommages à la bande dessinée, on les trouve sous plusieurs formes : les deus ex machina improbables, le fait que tous les personnages soient sur la même longueur d’onde et n’aient pas besoin d’expliquer leur plan pour que tout le monde le comprenne, etc. Tout ça semble tiré d’une histoire que pourrait raconter un enfant, laissant de côté les parties barbantes du scénario en se concentrant sur l’aventure, et trouvant des solutions improbables pour sauver des héros en mauvaise posture.

Les méchants du film
Une belle brochette de lascars.

D’autres détails vont dans le sens de mon idée. Ainsi, les méchants opèrent pendant une partie du film depuis une chambre, sous la mansarde d’une taverne. Chacun a son petit espace personnel, et ils se retrouvent en cercle pour imaginer des plans, en y ajoutant tous un petit détail, pour le rendre le plus diabolique possible. On croirait à nouveau voir des enfants jouer. Que dire alors de l’équipage du sous-marin du Pingouin ? Une bande de pirates parlant en « Yoho ! » et en « Arrh ! » dont le navigateur s’appelle «Monsieur Barbe-Bleue» et aux commandes d’un bâtiment propulsé par des palmes : exactement ce qu’un enfant imaginerait si on lui demandait de créer un sous-marin de méchants. Enfin, il y a ce groupe d’hommes politiques à l’ONU. Tous parlent en même temps sans s’écouter, et finalement, on n’y comprend rien. Ils garderont d’ailleurs des séquelles de leurs mésaventures, mais tant qu’ils sont vivants et que les méchants sont en prison, ça n’a pas d’importance. Encore une fois, il s’agit d’un raisonnement d’enfant, puisque pour lui, des gens qui parlent autour d’une table, ce n’est pas très palpitant.

Tout cela n’est qu’une théorie, la seule explication sur Internet étant que les producteurs du film ont souhaité adapter la série sur grand écran, et que cette dernière voulait juste cibler les enfants pour faire de l’argent. Mais de la part d’une équipe qui indique au début du film être inspirée par l’exemple que leur donne les justiciers masqués, on imagine qu’ils nous veulent du bien.

Batman cherchant à se débarrasser d'une bombe
Heureusement, Batman veille.

Batman : le film prend donc son univers au second degré et c’est un bol d’air incroyable. D’autant que, je le rappelle, l’espèce humaine est passée à rien de la destruction totale. Quand on voit comment les films ont pris un tournant sombre, lourd et dramatique depuis 2001, on se dit que si la crise des missiles de Cuba avait lieu cette année, les Avengers finiraient par aller se suicider, juste pour bien ajouter à l’ambiance pesante.

Ce film est un florilège de scènes improbables et de dialogues hilarants, et je crois que je ne remercierais jamais assez mon meilleur pote pour m’avoir offert ce DVD.

Batman et Robin courant dans la rue
« Allez Robin ! Courons voir ce fabuleux long-métrage ! »

Alors à ceux qui, comme moi, saturent des films de super-héros dramatiques qui se prennent trop au sérieux. A ceux qui sont nostalgiques de ces moments passés à s’inventer des aventures avec les copains. A toutes les petites filles et les petits garçons qui dorment en vous. A vous, que les cours ennuient, que le travail fatigue et que les impôts ruinent, faites une pause et regardez ce film. Ce n’est pas un chef d’œuvre, mais si vous y mettez du vôtre, il y a de grandes chances que vous oubliiez vos problèmes et que vous passiez même un agréable moment.

Guillaume.


Sources images :
Leslie H. Martinson, Batman, 20th Century Fox, 1966.
Bouncing Boy et Matter-Eater Lad sont des personnages DC Comics. Images obtenues sur Wikipedia.org et Comicvine.com
Jack Burnley, Batman vol 1 #15, DC Comics, 1943.
Joel Schumacher, Batman and Robin, Warner Bros., 1997.
Joss Whedon, Avengers : Age of Ultron, Marvel Studios, 2015.
Christopher Nolan, The Dark Knight Rises, Warner Bros., 2012.
Marsouin By ori2uru [CC BY 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)%5D, via Wikimedia Commons

11 commentaires sur « Batman : Pourquoi faire si sérieux? (Batman : le film, Leslie H. Martinson, 1966) »

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