The Brave : Cannes peut-il avoir tort ? (The Brave, Johnny Depp, 1997)

Résumé

Rafael est un amérindien qui vit dans une décharge publique avec sa femme, ses deux enfants et toute sa communauté. A la suite d’un entretien il est embauché dans un entrepôt pour un job mortel payé 50.000$, et il vit sa dernière semaine de pauvreté en famille.

The Brave est le seul film à ce jour réalisé par Johnny Depp. Il y tient également le rôle principal, et pourtant ce film demeure plutôt inconnu du grand public. Sa première diffusion au festival de Cannes en 1997 lui a valu de dures critiques, ce qui fit annuler la distribution du film en salles comme en DVD sur le territoire américain. Il traîne une réputation de (très) mauvais film.

Il y a quelques années, j’avais d’ailleurs essayé de le voir, mais ce n’était pas arrivé – non pas qu’il soit introuvable, puisqu’il est sur YouTube depuis quelques années maintenant, mais parce qu’il est lent. Du genre comme ça : LEEEEEEEEEEENT. Arrivée au premier dialogue, après environ quatre minutes de générique et six de Johnny Depp qui tire la tronche, j’avais arrêté. Le truc inquiétant, c’était que j’étais une fangirl absolue de Depp à l’époque, et qu’a priori rien n’aurait pu m’arrêter dans ma quête de plus de Depp. Sauf que ce film a réussi.

Le générique du film, c'est l'éclate.
Le générique du film. On s’amuse bien.

Cette fois je l’ai vu, en entier, et j’ai envie d’en parler un peu pour voir s’il mérite vraiment sa réputation de film pourri ; mais aussi s’il mérite les commentaires élogieux qui en sont fait en quelques endroits sur Internet. Aussi plutôt que de rester à j’aime ou j’aime pas, on va essayer de voir ce que Depp a essayé de faire.

Parlons adaptation

The Brave au départ c’est un roman de Gregory McDonald, publié en 1991 aux Etats-Unis et traduit en français sous le titre de Rafael, derniers jours. Si vous cherchiez un bon livre d’ailleurs, ne le cherchez plus, c’en est un ; c’est tout ce que j’ai à dire sur le livre en soi.

Quelles sont les différences entre le roman et le film ? Pour commencer, là où le roman se déroule sur trois jours, Depp a fait le choix de faire se dérouler le film sur une semaine ; de même, là où Rafael a trois enfants dans le roman, il en a deux dans le film. Tout un chapitre du roman se consacre à la description du travail proposé à Rafael (c’est le chapitre 3 d’ailleurs), ce qui a une importance capitale, mais Depp l’a retiré du film… Et cela donne autre chose de tout aussi intéressant, tout en épargnant les détails au spectateur – cela paie notamment à la fin du film, j’y reviendrai. En somme, des changements il y en a, beaucoup même, mais cela ne gâche à mon sens rien, et ne nuit pas à l’histoire, et il est assez rare qu’une adaptation soit si réussie.

Bonjour, je suis un personnage bien adapté.
Bonjour, je suis un personnage bien adapté.

Un exemple précis : le personnage de Marlon Brando, qui joue l’employeur de Depp et celui qui lui fait passer son entretien d’embauche… Eh bien je ne me souvenais pas de lui dans le roman, ou plutôt de façon assez vague, je ne me souvenais par exemple pas qu’il était en fauteuil roulant, et pourtant le moment où il est apparu à l’écran, je me suis souvenue du personnage dans son ensemble et à quel point il dégage quelque chose de répugnant, et c’était exactement la même répugnance dans le film. C’est très rare pour moi de ressentir la même chose face à un personnage de roman et de film, et je ne peux que saluer la performance.

En somme : des changements qui ne nuisent en rien, et qui même parfois apportent des choses différentes du livre, et ça c’est bien. Ceci dit, passons à présent au film en lui-même.

Rafael et les oranges bleues

Avant d’expliquer pourquoi j’ai envie de parler de « bleu mécanique », point important du film : comme je l’ai déjà dit, il est vraiment lent. Le générique de début se résume à quatre minutes de désert orange, une musique très lourde et très répétitive, des noms qui apparaissent en blanc avec une police qui évoque vaguement les indiens d’Amérique, mais qui fait déjà cliché. On entend des gens parler au bout de dix minutes trente de film, et ils ne disent pas grand-chose, et ne parle pas très fort : c’est le moment où Rafael arrive dans les bureaux de l’entrepôt pour son entretien d’embauche, ce qui coïncide avec le moment où Depp pose la base de couleurs et la base symbolique de son film.

Tu la sens, l'absurdité du travail qui consiste à courir dans la roue d'une pompe mécanique ?
Tu la sens, l’absurdité du travail qui consiste à courir dans la roue d’une pompe mécanique ?

C’est le orange de la vie et du désert, même si cela correspond au chômage et à la pauvreté pour Rafael et sa famille, contre le bleu de la ville et du travail aussi absurde soit-il, mais aussi de la mort. D’ailleurs, si Depp garde ceci pour la révélation finale du film, un indice est déjà présent dans cette première scène de dialogue : le recruteur, une fois décidé sur le fait qu’il va autoriser la rencontre entre Rafael et McCarthy (Marlon Brando), lui indique de le suivre par un « Come with me », ce après quoi les lumières artificielles du bureau s’éteignent, laissant Rafael et un autre homme qui attendait dans la pièce dans le noir. S’ensuit une longue descente dans les tréfonds de l’entrepôt, où l’image devient de plus en plus saturée de bleu, jusqu’à annihiler les belles couleurs oranges de la chemise et du bandana de Rafael.

"Attends, ça me dit quelque chose..."
« Ah mais attends, c’était pas ma réplique au paragraphe précédent ? »

À partir de là, ces deux couleurs ne quitteront plus le film : elles seront toujours visible quelque part dans le plan, généralement ensemble. Il est facile d’y voir une simple opposition : tous les personnages qui travaillent à un moment ou à un autre portent du bleu, à l’instar de la femme de Rafael qui, quand elle s’affaire à l’entretien de la maison, porte des vêtements bleus, et les personnages qui profitent de la vie et / ou n’ont rien à voir avec le monde du travail portent des vêtements à dominante orange, ou du moins des couleurs chaudes.

« Ouais donc le bleu c’est pas bien parce que c’est le travail et la mort et le orange c’est bien parce que c’est la famille et la vie. Ok les mecs. »

– Un spectateur blasé

Ca c'est ce que j'appelle de la symbolique bien lourde.
Ça c’est ce que j’appelle de la symbolique bien lourde.

Sauf que tout n’est pas blanc ou noir, ou plutôt orange ou bleu : après le début très manichéen du film, il s’agit toujours d’une question d’équilibre entre les deux. Le paysage est orange du fait qu’il s’agit d’un désert, mais il y a le bleu du ciel qui vient équilibrer le tout ; quand Rafael part chercher de l’eau, ses bidons d’eau sont plus oranges d’un côté, et plus bleus de l’autre, et il s’agit d’obtenir un équilibre pour porter le tout – quand bien même la tâche devient plus difficile quand les bidons sont pleins. Au moment où Rafael et ses enfants jouent avec les achats faits avec l’argent obtenu pour son travail à venir, au centre du plan se trouve un mannequin d’anatomie humaine représentant le squelette et les veines – en bleu et orange. De même, le carnet dans lequel on voit Rafael écrire au début du film (mon grand point d’ombre dans le film, puisque dans le livre il est censé être analphabète ; mais ici il ne le serait donc pas, cependant cela n’est précisé à aucun moment) a une couverture orange et une autre bleue – et quand il s’en sépare à la fin du film pour aller travailler, c’est la face bleue que l’on voit, alors qu’au début on en avait vu la face orange.

Ce ne sont que quelques exemples ; TOUS les plans du film jouent sur cette opposition et alliance de couleurs. Vouloir ajouter de la symbolique, pourquoi pas : seulement le moins que l’on puisse dire, c’est que pour The Brave, Depp a eu la main un peu (beaucoup trop) lourde. Et malheureusement, ça ne s’arrête pas aux couleurs.

Un homme exemplaire

On a deux choses à dire sur Rafael comme un homme exemplaire, et en soi, encore une fois, aucune des deux idées n’est foncièrement mauvaise, mais il se trouve qu’elles sont à chaque fois exécutées maladroitement.

"Tu viens de dire quoi ?"
« Mais ça aussi c’était ma réplique ! »

Rafael est un exemple pour son fils, qui est destiné à devenir comme lui malgré le désir de son père de voir son enfant réussir là où lui a échoué. Jusque là c’est plutôt prévisible et vu dans beaucoup de films avant celui-ci. Sauf que le film insiste beaucoup trop dessus, tout en essayant pourtant de rester subtile. L’une des premières scènes où l’on voit les deux ensemble, Rafael est suivi par son fils qui marche au même rythme que lui, en le suivant exactement ; il ne marche pas à côté ou un peu sur sa gauche ou sa droite, mais exactement derrière. Bon, c’est pas grave en soi. Sauf que Rafael s’arrête, et son fils fait de même, au même moment ; pause, puis ils reprennent. Puis ils s’arrêtent encore. Assez de fois pour que le spectateur le plus inattentif ait d’instinct en tête l’expression « suivre les pas de son père ». La chose devient encore plus évidente lorsque Rafael donne son bandana signature à son fils après que ce dernier ait défendu sa mère d’une tentative de viol. C’est la veille de son départ pour le travail, et il lui met le bandana sur la tête en lui promettant « I’ll be back ». Ce serait vraiment mignon si à la scène d’après Rafael ne récupérait pas son bandana à son fils, pour le troquer contre un bracelet. Parce que le bandana rouge fait partie du look du personnage et on ne peut pas le lui enlever.

Est-ce une lune ? Est-ce un clou ? Mais non, c'est un message évident !
Est-ce une lune ? Est-ce un clou ? Est-ce un symbole aussi évident que maladroit ?

De même, la subtilité est au rendez-vous quand le film décide de faire de son héros un modèle d’homme qui se sacrifie pour les autres. Au milieu du film, l’aspect religieux commence à se faire clair ; par exemple, au hasard d’une rencontre avec le recruteur du début du film, Rafael se fait planter un couteau dans la main droite, pile poil à l’endroit idéal pour planter un clou en cas de crucifixion, #tmtc. La caméra se prend alors d’une fascination un peu morbide pour la blessure, elle tourne autour, Johnny Depp joue à « Ainsi font font font les petites marionnettes », le tout se finit sur un magnifique et poignant fondu enchaîné durant lequel la lune vient se placer au centre de la blessure sanguinolante.

Et après il a des bandages aux deux mains alors que seule la droite est censée être blessée. Qu’il s’agisse de stigmates, ou que Rafael n’aime pas l’asymétrie et ait décidé d’équilibrer le tout, le mystère du bandage à la main gauche reste entier. Ou alors Johnny Depp essaie de nous faire passer un message, en toute subtilité #JeDéconne.

Ce qui va suivre va faire l’objet d’une mesure de sécurité exceptionnelle, puisque je vais devoir avoir recours à la révélation finale du film. C’est l’heure du #GameOfSpoils. Et quand joue au #GameOfSpoils, on est gagnant ou on est spoilé. Ainsi, si vous êtes le Ned Stark du spoil, je vous prie de ne pas lire le paragraphe suivant, parce vous comme moi tenons à votre tête.

Après 1h30 de film, donc une demi-heure avant la fin, Rafael décide d’aller à l’église se confesser, parce qu’il est inquiet du sort de sa famille une fois qu’il sera parti travailler, d’autant plus que le prêtre plus tôt dans le film lui a annoncé la destruction à venir du bidonville dans lequel ils vivent. Il se rend donc dans une église bancale, à la dominante bleue de l’extérieur ; une grande bande jaune-orangée traverse l’intérieur de l’église de la porte à l’autel, et on y trouve quelques touches de violet, couleur de la spiritualité, une des couleurs du deuil, et selon l’expertise de Guillaume ce violet résulte du mélange des nuances de orange et de bleu rencontrées jusque là dans tout le film. Au cours de sa confession, Rafael révèle la nature de son travail si bien payé : il a accepté de se faire torturer puis tuer face caméra pour un snuff movie, uniquement pour assurer à sa femme et ses enfants une vie meilleure, du moins l’espère-t-il. Le prêtre en pleure, et lui demande ce qui est attendu de lui – rien, si ce n’est de s’assurer que sa famille recevra l’argent et vivra en sécurité, mais de toutes façons le prêtre ne peut pas l’aider puisque l’acte de Rafael s’apparente à un suicide et qu’il a vendu son âme. Ce à quoi le jeune homme rétorque que ce n’est pas son âme mais son corps qu’il a vendu, « like a whore » (serait-ce une petite réflexion au passage sur le métier d’acteur ?). Cependant le prêtre est un gentil, donc il vient quand même le jour du départ de Rafael pour récupérer son carnet dont on ne voit que la face bleue qui tranche avec le reste de l’image, et le film se termine sur un montage complètement cliché du bidonville détruit par les bulldozers alors que Rafael descend une dernière fois dans les profondeurs de l’entrepôt qui le verra mourir. C’est tellement poignant qu’à un moment le prêtre en retire son faux col, comme s’il avait trouvé quelque chose de plus fort encore que ce en quoi il croyait.

Et c'est ainsi que se termine Captain Jack Sparrow : Origins The Brave.
Et c’est ainsi que se termine Captain Jack Sparrow : Origins The Brave.

C’était super intéressant, mais c’est la fin du spoiler. Si vous l’avez lu alors même que vous n’aviez pas vu le film, vous vivez dangereusement, mais je suis fière de vous. Les autres je vous aime quand même.

Tout ceci pour en arriver à l’évidence, qui est que Rafael est en fait une sorte d’Optimus Prime qui se sacrifie pour les autres. Ou le Christ, ouais, selon les références.

Choose your messiah!
Choose your Messiah!
"I see what you did there."
« I see what you did there. »

Après, pour résumer les points que je n’ai pas vraiment abordés, la musique est juste lourde et aurait gagné à se faire bien plus discrète pour certaines scènes, et il y a ce moment où tu te rends compte que Johnny Depp sans personne pour le diriger, c’est un Terminator. Oui, il se tape plus ou moins une seule expression faciale pendant tout le film, et ses lignes sont délivrées de façon plutôt maladroite, et c’est sorti juste avant Las Vegas Parano. Oui oui.

Pour faire clair, ce film est plutôt… Meh. Ce n’est pas mauvais, mais ce n’est pas bon non plus ; il y a de bonnes idées et ça reste intéressant à regarder, mais ça ressemble plus à un projet étudiant qu’à un film d’un vrai réalisateur. Ceci dit il gagne des points dans le sens où il ne se moque pas de son spectateur, on sent que le projet est sincère, et c’est quelque chose que je trouve assez rare de nos jours. En somme, si vous avez deux heures de libre et que vous avez envie de découvrir un film, allez-y, mais je ne vous y force pas.

 Manon.


Sources images

Johnny Depp, The Brave, Charles Evans Jr. & Carroll Kemp, 1997

James Cameron, Terminator 2: Judgment Day, TriStar (distrib.), 1991

Jonathan Mostow, Terminator 3: Rise of the Machines, Columbia Pictures (distrib.), 2003

5 commentaires sur « The Brave : Cannes peut-il avoir tort ? (The Brave, Johnny Depp, 1997) »

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